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CORRESPONDANCE

LITTÉRAIRE, PHILOSOPHIQUE ET. CRITIQUE

PAR

GRIMM, DIDEROT

RAYNAL, MEISTER, Etc.

1

CORRESPONDANCE

LITTÉRAIRE. PlULOSOPHI QUE ET CRITIQUE

GRIMM, DIDEROT

RAYNAL, MEISTER, Etc.

REVUE suit mS TEXTES tiniGISACX

oulre Tf qui a été publié ï diverses époques LES FRAGMENTS SUPPRIMES EN 1813 PAR LA CRNSURE

LEB PARTIES INÉDITES

NOTICES, NOTES, TABLE GÉNÉRALE

MAURICE TOURNEUX

TOME PREMIER

PARIS GARNIEfl FRÈRES, LIRRAIRES-ÉDITEURS

6, BCE DBS SAINTS-PtiIBS, 6 1817

AVEETISSEMENT.

Une édition nouvelle de la Correspondance littéraire de Grimm devait naturellement suivre celle des Œuvres complètes de Diderot. Au moment où, pour la première fois, Tensemble des écrits de ce vaste esprit est présenté au public, il était juste de rendre le même hommage à celui qui fut non-seulement son meilleur ami, mais à qui, chose singulière, il dut sojavent la révélation ou le développe- ment de ses étonnantes facultés. L'occasion, d'ailleurs était propice. La faveur avec laquelle ont été accueillies les Œuvres complètes de Diderot nous permet de supposer qu'elle ne nous fera pas défaut aujourd'hui encore ; et cette espérance est d'autant mieux fondée, qu'un concours heureux de circonstances nous met en mesure d'of- frir aux lettrés et aux travailleurs les parties entièrement inédites qui avaient été signalées, il y a plus de dix ans, par une modeste et élégante revue de Strasbourg, le Bibliographe alsacien, de M. Gh. MehP, dans une note rédigée sur les propres indications du con- servateur du Musée ducal de Gotha. Personne néanmoins n'eut la curiosité ou le moyen de tirer parti de ces cahiers inconnus, et quand, l'an dernier, nous allâmes à Gotha même examiner l'exemplaire dont la communication à Paris nous avait été promise, nous eûmes la satisfaction de constater qu'il allait être désormais possible de combler la majeure partie des lacunes qui déparent les éditions de 1813 et de 1829.

Déjà nous avions fait un semblable dépouillement pour les frag-

1. Janvier-février 1807, p. 136.

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^

II AVERTISSEMENT.

ments donnés à M. Charles Nisard par feu le marquis de La Roche- foucauld-Liancourt et offerts à la Bibliothèque de l'Arsenal par le savant auteur des Ennemis de Vollaire. Ces fragments, considérés quelquefois et à tort comme provenant du portefeuille de Suard, ren- ferment plusieurs passages supprimés par la censure impériale qui ne font point double emploi avec le volume publié en 1829 par MM. Chéron et Thory, mais principalement des articles dont les éditeurs d'alors n'appréciaient pas la valeur, tels que les comptes rendus des salons de 1785, 1787, 1789, etc. Par une coïncidence curieuse, le manuscrit de Gotha est notablement incomplet en ce qui concerne la fin de la Correspondance. Ce n'est pas tout: M, A. Chaude, qui avait aidé M, Taschereau pour la réimpression de 1829 et qui a même publié seul les quatre derniers volumes, avait pris la peine de relever sur son propre exemplaire les corrections et addi- tions dont il nous a été donné de prendre copie. Quelques-uns por- tent précisément sur des passages et des membres de phrases qui avaient pu inquiéter la police de Napoléon ; mais d'autres suppres- sions, volontairement pratiquées dans les séries nouvelles, prouvent que MM. Taschereau et Chaude craignirent d'éveiller les mêmes craintes chez les censeurs de Charles X et que le sous-titre de leur publication^ manquait tout au moins d'exactitude. Cette collation, nous l'avons refaite à nouveau sur le manuscrit de Gotha et nous avons rétabli minutieusement les épithètes aussi bien que les phrases entières ou incidentes inconnues jusqu'à ce jour.

La coordination de tant d'éléments épars nous démontrait dès lors que la pensée première de ce journal secret appartenait bien réellement à Raynal et qu'on ne pouvait sans injustice passer sous silence la période rédigée par lui, encore qu'elle fût incomplète des années 1752, 1753 et d'une partie de 175/i. C'est cette période qui occupe tout ce premier volume et qui s'achève dans le second. La notice préliminaire qui ouvre cette série et celle qu'on trouvera en tête de la Correspondance proprement dite font connaître les parti- cularités qui se rattachent à ces deux entreprises distinctes et néan- moins un moment concurrentes.

1. « NouveUe édition se trouvent rétablies pour la première fois les plirasoâ Bupprimces par la cousure impériale, n

AVERTISSEMENT. m

Pour nous conformer à un usage introduit par nos éditeurs et que nous voudrions voir toujours adopter dans les réimpressions de cette nature, nous faisons suivre cet avertissement de la notice de Meister sur celui dont il fut le secrétaire et le collaborateur assidu. Aussi bien, c'est ce document, respirent la bonne foi et la sincé- rité que trahissent les divers écrits de l'auteur, qui a fourni depuis soixante ans les éléments de toutes les biographies de Grimm. Nous l'avons complété en certains points par des actes officiels inédits et par la publication d'un Mhmoire imprimé en 1868 dans le tome II du Recueil de la sociètc historique russe. Bien qu'il n'embrasse qu'une phase restreinte de la vie de Grimm et qu'il nous le montre sous un jour nouveau, puisque le zélateur des plus hardis philosophes du siècle y gémit sur l'abolition de droits a qui subsistaient depuis des siècles », tout comme les volontaires de l'armée de Gondé dont il par- tageait la mauvaise fortune, ce Mémoire est le résumé de la carrière diplomatique pour laquelle il se sentit de bonne heure un vif attrait et qui fit le malheur de sa vie; car les exactions dont il se plaint à juste titre n'eurent assurément pas d'autre origine.

II n'existe en ce qui concerne Raynal ni témoignage contem- porain de quelque valeur, ni récit autobiographique. La notoriété ne commence pour lui qu'à l'apparition de VHistoire philosophique du commerce des Indes. Jusque-là, cet échappé des instituts jésui- tiques rédige « à la solde des libraires» toutes sortes de compilations oubliées. Plus tard, sa fameuse lettre à l'Assemblée nationale déchaîne une croisade de pamphlets dont un seul a survécu, parce qu'il est signé d'André Chénier. A sa mort, enfin, paraît une brochure décla- matoire dont l'histoire n'a presque rien à tirer*. Il faut donc deman- der les traits caractéristiques de cette personnalité remuante à des mémoires comme ceux de Malouet, qui l'a bien connu sur son déclin ; aux Souvenirs de D. Thiébault ; aux lettres de Diderot à M"« Volland. Quant aux dates précises, il suffira de rappeler que Raynal est à Saint-Geniès (Aveyron), le 11 mars 1700 et qu'il est mort à Ghaillot le 6 mai 1796.

Deux portraits seulement de Grimm nous sont connus et tous

i . Éloge philosophique de G.'T.-F, Baynal, par Chérhal de Montréal, Paris, an VI, in-8.

IV AVERTISSEMENT.

deux furent dessinés par Carmontelle : celui que les éditeurs de 1812 publièrent avec la seconde édition de la période de 1770-1782 * et cette aquarelle que nous avons déjà signalée dans VIconographie de Diderot.

Le premier fait partie de cette collection de sept cent cinquante portraits en buste ou en pied, dont l'acquisition fut refusée par rÉtat en 1806, à la mort de Carmontelle, et dont les débris ont passé, après bien des vicissitudes, dans les collections de M. le duc d'Aumale.

* L'aquarelle dont nous avons vu une répétition entre les mains de M. Alfred de Vandeul a été exposée en 1874 au Corps législatif par M. de Langsdorff et photographiée par M. Ad. Braun. C'est sur l'original que M. Frédéric Régamey a gravé les deux portraits que voici, véritable frontispice d'un livre auquel les noms de Grimm et de Diderot sont à jamais attachés.

Il a existé, paraît-il, un buste en terre cuite de Grimm, depuis longtemps brisé, mais dont le souvenir s'est conservé parmi les descendants de M"»» de Bueil. L'auteur nous en est inconnu et son œuvre n'a pas figuré aux divers Salons de l'époque.

1. « M. Richard de Lédans, ancien lieutenant-colonel dMnfanterie et chevalier de Saint-Louis, Tun des amis du baron de Grimm, nous a donné son portrait qui a été dessiné diaprés nature par M. de Carmontelle, en 1769. Nous l'avons fait graver et il se trouve en tête de cette se.conde édition. M. de Lédans, qui habite Paris, nous assure que ce portrait est de la plus parfaite ressemblance. »

C'est un profil au crayon, légèrement teinté d'aquarelle, haut de 20 c. et large de 15. La date de 1758, tracée au-dessous des noms du modèle et du peintre, a été surchargée. Nous en connaissons les reproductions suivantes :

De profil à dr. dans un t. c. ; chapeau sous le bras ; jabot, larges man- chettes. Au bas, à g. : Dessiné d'après nature par M. Carmontelle en 1769, Lecerf se. En haut : Frontispice. Tome P*" H y a un premier état plus pâle et sans aucune lettre.

De profil à g. dans un ovale. On ne voit que le haut du corps et du bras. Au bas : Dessiné par Carmontelle, gravé par Ambroise Tardieu. Au-dessous : F.-M. Grimm (critique et philosophe). à Ratisbonne le 26 décembre 1723. Mort à Gotha le 19 décembre 1807.

De profil à dr., au trait. La pointe du tricorne passe sous le bras. Sans nom d'auteur. Au bas, en anglaise : Grimm.

De profil à g. au trait dans un triple t. c. Tricorne sous le bras. Au-dessous dans un cartouche : Grimm. M""* Soyer se. En haut : Histoire de France. Tome XVIII, p. 504.

De profil à dr. dans un ovale, au pointillé. Sans nom de graveur. Au bas, en anglaise : Le Baron de Grimm. En tête du Grimmianay par Coasin d'Avalon, 1813, in-18.

AVERTISSEMENT. v

Quant à l'autographe communiqué par M. Éiienne Charavay» il est surtout intéressant parce qu'il est daté et signé, précautions que prenait rarement Grimm pour la plupart de ses lettres.

Les additions considérables que nous apportons à la Correspond dance littéraire nous avaient un moment inspiré la pensée de sup- primer les articles de Diderot qui en font partie, mais qui ont tous été reproduits dans Tédition nouvelle. Nous nous sommes ravisé et nous donnerons non-seulement ce que nos prédécesseurs avaient imprimé, mais encore les divers articles retrouvés par M. Godard, à Pétersbourg, et insérés par M. Assézat sous la rubrique de « Mis- cellanea »; bien plus, quelques courts fragments qui manquent aux manuscrits de l'Ermitage verront ici le jour pour la première fois. Il va sans dire, néanmoins, que nous ne reproduirons ni les Salons, insérés par Grimm au fur et à mesure de leur rédaction, ni la Reli- gieuse et Jacques le Fataliste que Meister fit connaître à ses abonnés après la mort de l'auteur.

Cette réserve nous amène tout naturellement à traiter un point délicat pour notre conscience d'éditeur : Raynal, Grimm et plus tard Meister, prenaient à tâche d'adresser à leur clientèle princière es nouveautés qui circulaient sous le manteau et dont les exem- plaires étaient presque toujours si rares qu'il fallait en faire des copies. Voltaire défraya pendant plus de vingt ans la curiosité légi- time excitée par le fruit défendu; mais il n'était pas le seul à qui s'adressaient les correspondants en quête d'un régal digne de palais raffinés. Raynal mettait à contribution Piron, Voisenon, Roy, Remis, Robbé et d'illustres inconnus, comme Laurès ou Tannevot ; Grimm avait mieux à offrir : c'était tantôt un paquet de billets du pa^riarc/i^, tantôt une lettre de Galiani à M"»« d'Épinay; tantôt, aux jours de disette, une élégie de Lemierre ou une chanson de Laujon. Per- sonne, assurément, ne nous reprochera la suppression de YÉpîtrc au président Hénault, de Babouc, du Pauvre Diable, de VHomme aux quarante écus, etc.; mais nou^ aurions inutilement grossi un re- cueil déjà fort volumineux, si nous ne nous étions décidé à ne con- server, après des recherches sérieuses, les pièces empruntées à d'au- tres écrivains, que lorsque nous avions lieu de les croire inédites, ou quand leur élimination aurait entraîné celle du passage qui les com-

VI AVERTISSEMîTNT.

aux quarante ècus, etc; mais nous aurions inutilement grossi un re- cueil déjà fort volumineux, si nous ne nous étions décidé à ne conser- ver, après des recherches sérieuses, les pièces empruntées à d'autre§ écrivains, que lorsque nous avions lieu de les croire inédites, ou quand leur élimination aurait entraîné celle du passage qui les com- mentait. Nous ne nous flattons pas de réussir ainsi à contenter tout le monde, mais le futur éditeur de Voisenon, s'il en surgit un, trou- vera ici plusieurs contes, dont la grâce fera excuser le libertinage et qu'on chercherait inutilement dans ses Œuvres^ publiées en 1781. Si Piron est maintes fois représenté par des épigrammes très-connues, nous en imprimons quelques-unes qui manquent aussi bien à l'édi- tion de Bigoley de Juvigny qu^aux deux volumes de suppléments rassemblés par M. Honoré Bonhomme. Les lettres de Voltaire, encore inédites en 1829, ont repris leur place légitime dans les éditions Beuchot et Georges Avenel ; elles la retrouveront à nouveau dans celle que publie M. Louis Moland; les lettres deGaliani, réunies et restituées dans leur intégrité par un esprit singulièrement déli- cat, seront bientôt mieux appréciées dans leur ensemble même qu'à l'état de fragments.

Il y a une autre sorte de vérification non moins importante : c'est celle des titres exacts des livres, presque toujours estropiés et quelquefois même omis par Raynal : cette tâche ardue a été fort allégée par la bienveillante érudition de MM. J. Ravenel, Paul Billard, Jules Cousin, Mouton-Duvernet, et par les travaux spéciaux dont nous avons pu journellement estimer la valeur, tels que l'inappréciable France littéraire de Quérdivd.le Dictionnaire des anonymes de Barbier, si bien continué par MM. Billard, le Guide de Vamateur de livres à vignettes de M. Ch. Mehl, la Bibliothèque musicale de VOpùra de M. de Lajarte, etc. Nous avons mis souvent à contribution des bibliogra- phes trop dédaignés, comme La Porte, Mouhy et Desboulmiers. *

1. Les notes de Raynal, de Grimm et dcMeister sont signées en toutes lettres;

Celles de Tédition de 1812-1813 portent : Premiers éditeurs.

Celles de Ant.-Alex. Barbier sont marquées d*un (B.) ;

Celles de M. Taschcreau d*un (T.);

Celles de M. Chaude d'un (Ch.);

Celles de Beuchot sont signées en toutes lettres;

Les nôtres sont anonymes.

AVERTISSEMENT. vu

Voltaire et Montesquieu ont enfin rencontré des biographes dignes d'eux dans MM. G. Desnoiresterres et Louis Vian qui nous ont maintes fois communiqué le résultat des immenses lectures d'où sont sortis deux livres à tant d'égards définitifs.

M. le docteur W. Pertsch, conservateur de la Bibliothèque ducale de Gotha, et M. Edouard Thierry, administrateur de l'Arsenal, ont droit à une gratitude plus profonde encore, car, ainsi que l'attestera le titre de chacun de ces volumes, c'est aux trésors confiés à leur garde, et dont ils ont bien voulu un moment se démunir, que ce livre devra l'attrait de l'inédit, en faveur duquel on pardonnera peut-être à l'éditeur les erreurs qu'il a pu commettre.

Mauhice Tourneux.

LE BARON DE GRIMM

PAR

[J.-H. MEISTER

(icaiT EN 1808)

LE BARON DE GRIMM

(ÉCRIT EN 1808)

La vie du baron de Grimm fut à la fois fort active et fort re- tirée, longtemps assez obscure, mais presque toujours en rap- port avec les destinées les plus brillantes de son temps ; vers le déclin de Tâge, il se vit honoré des distinctions les plus flat- teuses, parvint sans effort et sans intrigue à la faveur, aux di- gnités, et n'en resta pas moins fidèle à son caractère, à ses principes, s'écarta même le moins qu'il fut possible de la mo- destie et de la simplicité de ses premières habitudes, cependant sans affectation d'indépendance ou de singularité.

Tout ce que je sais de sa première jeunesse, c'est que, à Ra- tisbonne, de parents respectables * mais d'une fortune médiocre, il fut envoyé de bonne heure à l'Université de Leipzig. Il y suivit sur- tout, avec une grande application, les leçons du célèbre Ernesti et très-particulièrement son cours sur les Offices de Cicéron. Je lui ai souvent entendu parler de la profonde impression que lui fit le point de vue sous lequel ce savant instituteur avait pris à

1 . Son père était superintendant oa doyen des églises luthériennes de ce pays.

(Meister.)

Frédéric-Melchior Grimm était le 26 décembre 1723.

M. le professeur F. Wolpaert a bien voulu nous communiquer son acte de baptême. En voici la traduction :

« Acte de baptême, Frédéric-Melchior, fils légitime de bien honorable et bien savant M. Grimm, prédicateur évangélique ici, et de sa femme Sibylle- Marguerite, fut baptisé le 26 septembre 1723 par M. Érasme-Sîgism'ond Alkofer. Parrain, le'bien honorable et noble M. Frédéric Reinhardt, bourgeois et marchand d*ici en même temps qu*assesseur de la Justice seigneuriale. »

4 LE BARON DE GRIMM.

tâche de présenter à ses élèves, et Tintention générale du meil- leur des traités de morale pratique, et les détails cette in- tention se trouve développée de la manière la plus lumineuse et la plus instructive, à l'usage des bons esprits de tous les siè- cles, mais très-spécialement à l'usage de la jeunesse romaine» appelée par les circonstances à l'exercice des premiers emplois de la république. Il semble que les idées puisées alors par le jeune Grimm, et dans cet immortel ouvrage, et dans les com- mentaires qui lui en avaient si bien fait saisir l'esprit, ont eu la plus grande influence, et sur ses principes^ et sur la conduite de toute sa vie dans le monde.

Si je ne me trompe, c'est même avant d'avoir terminé le cours de ses études à l'Université de Leipzig que M. de Grimm» se livrant à ce délire poétique qui, dans la première jeunesse, a tant d'attrait pour toute imagination vive et passionnée, conçut le projet de travailler pour le théâtre, et composa une tragédie en cinq actes, intitulée Banîse^ qui, probablement, ne valait guère mieux que les tragédies qu'on faisait alors en Allemagne» mais qui n'en fut pas moins recueillie avec éloges dans le théâtre allemand du fameux Gottsched.

Je ne sais si c'est à .cette espèce de succès qu'il dut l'avan- tage d'être choisi pour accompagner en France le comte de Friesen *. L'amitié qu'il avait inspirée à ce jeune seigneur alle- mand, dont l'esprit et le caractère étaient infiniment aimables, l'introduisit dans les plus brillantes sociétés de Paris. Le ton de ces sociétés, comme il me l'a dit lui-même, imposa d'abord excessivement à sa timidité, mais la finesse et la sagacité natu- rdle de son esprit n'en attirèrent pas moins l'attention de plu- sieurs des personnes qu'il eut le bonheur d'y rencontrer; et dans ce nombre je dois distinguer d'abord M. le maréchal de Castries, M"* la comtesse de Blot, M. de Schomberg, qui ne cessèrent ja- mais de conserver pour lui la plus tendre estime.

Le tourbillon des plaisirs et des amusements de Paris,

i. Augustd-Henri, comte de Friesen, neveu du maréchal de Saxe, obtint ea France le brevet de mestre de camp et celui de maréchal de camp après le siège de Maestricht. en 1728. il mourut le 29 mars 1755, à peine âgé de vingt-aept ans.

Les Mémoires de Besenval renferment de curieuses anecdotes sur lui et une très-iotie lettM datée de Dresde, moitié en yeirs et moitié en prose.

LE BARON DE GRIMM. 5

auxquels le comte de Friesen s'abandonna sans doute avec une facilité trop dangereuse, pourrait bien avoir abrégé ses jours. Il mourut à Paris, en laissant à son jeune ami les plus sensibles regrets. Mais, avant de mourir, il le fit recommander avec beau- coup d'instances à M. le duc d'Orléans qui lui donna, peu de temps après, une place que beaucoup de gens de lettres recher- chaient alors comme une distinction honorable dans le monde, celle de secrétaire de ses commandements.

Vers la même époque, notre jeune littérateur allemand, qui dès lors ne s'occupa plus guère de littérature allemande, se lia de la manière la plus intime avec Diderot, à qui, dans la suite, il eut le bonheur de rendre de grands services ; avec J.-J. Rous- seau, dont il supporta les bizarreries plus longtemps qu'aucun autre de ses amis^ mais qui, se laissant aller à la susceptibilité de son caractère, irritée encore par des jalousies et des tracas- series de femmes, n'en devint pas moins son plus mortel en- nemi ; avec Duclos, d'Alembert, le baron d'Holbach, et tout le parti des encyclopédistes.

La grande part qu'il prit à la guerre de musique, et le Petit Prophète de Boemischbroda^ qu'il publia durant la plus grande effervescence de cette fameuse lutte entre la nouvelle musique italienne et l'ancienne musique française, le mirentfortàla mode. Quoique Voltaire, en fait de musique, ne connût rien au-dessus des bergeries de Lulli, son goût exquis pour la bonne plaisan- terie n'en fut pas moins sensible à la gaieté vive et piquante du Petit Prophète^ et il écrivit dans le temps à Paris : « De quoi s'avise donc ce bohémien d'avoir plus d'esprit que nous? »

Si le talent de M. de Grimm pour la plaisanterie lui réussit complètement dans cette circonstance, il le paya trop cher dans une autre. Les relations importantes qu'il avait acquises à Paris engagèrent la ville de Francfort à lui confier le soin de ses intérêts tiuprès de la cour de France. Une légère plaisanterie qu'il avait laissé échapper dans une de ses dépêches, sur la conduite de je ne sais quel ministre de Louis XV, avant d'ar- river à son adresse, s'égara malheureusement dans les bureaux secrets de la poste et fut rapportée au ministre avec beaucoup de malveillance. On exigea de la ville de Francfort qu'elle choisit un autre chargé d'affaires, et M. de Grimm perdit ainsi, pour un mot plaisant, une place qui lui valait 24,000 livres

6 LE BARON DE GRIMM.

par an. Mais sa considération personnelle n'en fut nullement altérée.

Je me rappellerais plus distinctement les circonstances d'une anecdote des premières années de son séjour à Paris, que je n'en dirais pas davantage, mais je ne dois pas la passer sous silence. Au milieu de toutes les distractions de la capitale du monde, notre jeune philosophe fut atteint tout à coup d'une passion telle qu'on n'en éprouve qu'au milieu des rêveries de la plus profonde solitude. Et pour qui? Pour un objet auquel il n'osa jamais laisser soupçonner le mystère d'un culte aussi tendre que respectueux, pour une princesse allemande qui se trouvait alors à Paris et qui n'était, dit-on, ni jeune, ni jolie, ni même très-spirituelle *. Cet amour, pour être le plus pur, le plus discret, le plus platonique du monde, n'en dévorait pas moins son cœur et son imagination. Le premier de ses amis, qui, je ne sais par quel hasard, pénétra ce terrible secret, fut l'abbé Raynal. Les confidences qu'il ne put refuser alors au zèle d'un ami si profondément touché de sa passion et de son mal- heur, les lièrent plus intimement, et c'est à l'intérêt de cette liaison qu'il dut l'offre que lui fit l'abbé de lui céder sa corres- pondance littéraire avec quelques cours du nord et du midi de l'Allemagne, entreprise dont d'autres travaux ne lui permettaient plus de s'occuper avec assez de suite.

Vu la négligence avec laquelle l'abbé Raynal l'avait suivie depuis quelques années, cette correspondance était fort déchue. Mais grâce à son excellent esprit, à la finesse de son tact et de son goût, grâce encore à ses rapports avec plusieurs hommes de lettres de la première distinction, répandu comme il l'était dans les meilleures sociétés de Paris, M. de Grîmm parvint bientôt à donner à cette gazette littéraire plus d'importance et plus d'in- térêt qu'elle n'en avait jamais eu.

Cette correspondance, toute littéraire qu'elle était, enleva

1. Cette profonde et discrète passion rappelle, par son ardeor môme, celle qae Grimm ressentit poor M^'« Fel et dont Rousseau nous a laissé un récit célèbre (Confessions, 2* partie, livre VIII). Si invraisemblable que soit la léthargie dans laquelle serait alors tombé Grimm, elle a été acceptée sans contrôle par tous ceux qui se sont occupés de lui. Nous craignons bien qu'en ceci, comme en tout ce qui touche son ancien ami Rousseau n'ait été, selon l'énergique épithète de Sainte- Beuve, qu'un « menteur ».

LE BARON DE GRIMM. 7

<^ependant M. de Grimm aux lettres ; elle ne lui laissa plus le loisir d'entreprendre des ouvrages auxquels il semblait appelé par le genre particulier de son esprit et de son talent, et dont le succès eût placé peut-être son nom parmi les noms les plus distingués de cette époque de littérature. Mais la tâche à la- quelle son amour-propre crut devoir sacrifier ces espérances lui présenta des dédommagements dont il eut lieu d'être satisfait, et sous plus d'un rapport. Entre ses mains, la correspondance que lui avait cédée l'abbé Raynal devint bientôt la source des relations les plus flatteuses et les plus intéressantes. Elle fut, en quelque sorte, plus utile encore aux autres qu'elle ne le fut à lui-même. Il eut le secret d'attirer l'attention des premières coui-s de l'Europe sur le mérite de plusieurs hommes de lettres et de plusieurs artistes qui lui furent redevables en partie et de leur fortune et de leur renommée. C'est par son entremise que Catherine 11 acheta la bibliothèque de Diderot, sous des condi- tions qui ne rappellent pas moins la grâce, la délicatesse, l'ama- bilité de cette auguste souveraine qu'elles n'attestent ma- gnanimité de son caractère. C'est encore par son entremise qu'elle fit l'acquisition du cabinet d'histoire naturelle de M"* Clairon, dans la suite celle des pierres gravées de M. le duc d'Orléans * et de la bibliothèque de Voltaire. Il serait trop long

1 . Extrait du procès-verbal de cette acquisition retrouvé aux Archives :

L*an mil sept cent quatre-vingt-sept, le vingt-sept octobre.

Nous Frédéric-Melchior, baron de Grimm et du Saint-Empire romain, chevalier grand-croix de la seconde classe de Tordre impérial de Saint-Wladimir, conseiller d^État de S. M. Tlmpératrice de toutes les Russies, charge des ordres particuliers de Sa Majesté pour Tobjet des présentes ;

Et nous Jérôme-Joseph-Geoffroy de Limon, chevalier, seigneur de Drubec, Drumare, Blouville, Aiguillon, Grèvecœur, Thillard et autres lieux, gouverneur des ville et château de Touques, conseiller du Roi en ses conseils, contrôleur général des finances de S. A. R. monseigneur le duc d*Orléans, commissaire chargé des ordres exprès et des pouvoirs de S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans,

Soussignés,

Nous étant rassemblés au Palais-Royal, pour procéder à la remise «t «a payement du cabinet des pierres gravées dépendantes de la succession de feu monseigneur le duc d'Orléans, acquis des Sérénissimcs Princes et Princesses ses héritiers pour Sa Majesté Impériale, nous y avons procédé ainsi qu'il suit, en présence de M. Tabbé de La Ghau, garde du cabinet des pierres gravées et biblio- thécaire de feu monseigneur le duc d'Orléans, et de M. Galli, trésorier de S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans.

Chaque tiroir au nombre de vingt-huit, contenant en total quatorze cent soixante-huit pierres, ont été par nous yériflés et reconnus cooforioes (sic) «u

8 LE BARON DE GRIMM.

de donner ici la liste complète de tous les hommes de lettres qui reçurent, par les mains de M. deGrimm, des marques plus ou moins précieuses de la bienveillance de cette princesse.

Que d'artistes distingués, tels que les Greuze, les Clérisseau, les Houdon, qui ne doivent qu'à l'intérêt que M. de Grimm sut inspirer en leur faveur les premiers, les plus utiles et les plus honorables travaux, dont ils furent chargés par les différentes cours auxquelles il adressait ses feuilles littéraires !

Ses relations avec ces différentes cours ne se bornèrent point à cette correspondance plus ou moins générale. II se vit honoré d'un commerce de lettres plus particulier avec les premiers souverains et les plus grands ministres que l'on comptait en Europe, avec Frédéric le Grand, avec Catherine IP, avec les

catalogue imprimé dudit cabinet, emballés sous nos yeui, cordés et cachetés^da cachet du commissaire de Sa Majesté Impériale et de celui de Son Altesse Séréuîs- sime, remis par le commissaire de Son Altesse Sérénissime au commissaire de Sa Majesté Impériale, qui le reconnaît et s'en charge par le présent et en décharge M. Tabbé de La Chau.

Et à rinstant le commissaire de Sa Majesté Impériale a remis en espèces et monnaie ayant cours la somme de quatre cent cinquante mille livres à M. Galli, qui le reconnaît et s*en charge par le présent, et s'oblige d'en compter à Son Altesse Sérénissime pour le prix dudit cabinet qui avait été convenu entre le fondé de pou- voirs de Sa Majesté Impériale et ceux des Sérénissimes Princes et Princesses, héri- tiers de feu monseigneur le duc d'Orléans, avant que Son Altesse Sérénissime se trouvât, par l'événement de l'acte de partage, maître et propriétaire de la succession mobilière du feu prince son père, et au moyen dudit payement le commissaire de Son Altesse Sérénissime quitte et décharge le commissaire de Sa Majesté Impériale et tous autres du prix dudit cabinet.

Fait sextuple entre nous soussignés, savoir : deux expéditions pour le commis- saire de s. M. l'Impératrice de Russie, pour lui servir de quittance et d'attesta- tion que les pierres gravées qui lui ont été livrées sont exactement celles qui com- posaient le cabinet de feu monseigneur le duc d'Orléans, une expédition pour le commissaire de S. A. S. monseigneur le duc d'Orléans, pour lui servir de recon* naissance de la remise dudit cabinet, une expédition pour les archives de Son Altesse Sérénissime, une expédition pour M. l'abbé de La Chau, pour lui servir de décharge du dépôt qui avait été confié à sa garde, et la sixième expédition pour le trésorier de Son Altesse Sérénissime et lui servir de pièce justificative.

A Paris, au Palais-Royal, le vingt-trois octobre mil sept cent quatre-vingt- sept.

Le Baron de Grimm. Gboffrot de Limon.

Galli. L'abbé de La Chau*

1. Aux époques les plus remarquables d'un règne si rempli d'événements et de gloire, l'activité de cette auguste souveraine se plaisait à se délasser des soins du plus vaste empire en écrivant à M. de Grimm des lettres de douze et quinze pages, la plaisanterie la plus légère et la plus piquante se trouvait mêlée aux vues les

BARON GRIMM. 9

rois de Suède et de Pologne, avec les ducs de Saxe-Gotha et de Weimar, avec le prince Henri de Prusse, avec le duc de Bruns- wick dont la carrière fut longtemps si brillante et les derniers jours si malheureux, avec le célèbre prince de Kaunitz. II eut des liaisons suivies avec M. Necker, MM. de Vergennes, de Fer- sen, de Gemmingen, etc.

(( Peu d'hommes, disait le roi de Prusse, connaissent les hommes aussi bien que Grimm, et moins d'hommes possèdent encore, au même degré que lui, le talent de vivre avec les grands et de s'en faire aimer, sans compromettre jamais, ni la franchise, ni l'indépendance de leur caractère. » Il avait en ef- fet avec les grands, en leur parlant comme en leur écrivant, cette familiarité noble et timide, cette confiance réservée et res- pectueuse qui se laisse attirer et rassurer par le charme des qualités personnelles, mais qui n'oublie aucune des nuances d'égards et d'attentions qu'impose la supériorité du rang et de la naissance. Au goût qu'il avait naturellement pour tout ce qui lui paraissait neuf et original S pour tout ce qui portait un grand caractère de hardiesse et de liberté, M. de Grimm réu- nissait le sentiment le plus exquis de toutes les convenances et d'idées et de rapports de société. 11 avait senti de bonne heure que l'esprit le plus utile dans le monde est l'esprit de conduite, et la nature l'avait doué de la disposition la plus propre à déve- lopper ce genre d'esprit, mélange heureux de finesse et de sim- plicité dans le choix des moyens et des procédés. Il savait at- tendre avec patience le moment d'agir lui-même, et le moment

plus originales, aux réflexions les plus profondes. C'est pour s'assurer de ce pré- cieux dépôt que M. de Grimm revint à Paris dans le moment s'étaient mani- festés les premiers symptômes du vandalisme révolutionnaire. Et c'est presque aussi le seul trésor qu'il parvint à sauver de ce terrible naufrage. Car, quoique revêtu d'un caractère qui devait faire de son domicile un asile inviolable, tout ce qu'il y avait laissé n*eu devint pas moins la proie des brigands qui s'emparèrent de Pautorité souveraine et plongèrent la France et l'Europe dans un abîme de malheurs. (Meister.)

1. Personne n'était plus touché que lui do la sublime simplicité d'Homère et et des tragiques grecs, des beautés sauvages de Shakespeare et de Milton. Personne ne fut plus frappé de Toriginalité des premières productions de Gœthe, de Herder et de Schiller. La couleur antique et naïve de Gessner, le charmant et vif senti- ment avec lequel il en releva le mérite ne contribuèrent pas peu sans doute aux pre- miers succès qu'obtint notre Théocrite moderne en France aussi bien qu'en Alle- magne. (Meistbb.)

10 LE BARON DE GRIMM.

d'appeler à son aide le zèle et l'activité de ceux dont il avait besoin pour arriver à son but.

II avait déjà cinquante ans lorsqu'un genre d'ambition fort différent de celui dont s'était occupée sa première jeu- nesse parut l'entraîner dans une nouvelle carrière. Peut-être ce changement ne fut-il qu'un résultat des circonstances; peut-être aussi celui d'une inquiétude vague qui lui faisait craindre de ne pas trouver dans la vieillesse assez de dédom- magement des pertes qu'elle amène nécessairement, s'il n'al- lait pas au-devant d'elle avec ces ressources qu'on ne peut espérer que d'un certain degré de fortune et de considération extérieure.

C'est probablement dans cette vue qu'il entreprît quelques voyages en Allemagne pour y réchauffer l'intérêt qu'il était sûr d'avoir eu le bonheur d'inspirer aux amis puissants que lui avaient donné tout à la fois sa correspondance avec différents princes de l'Europe et les rapports plus particuliers qu'il avait été à portée de fournir avec plusieurs d'entre eux durant leur séjour à Paris^ ou par d'autres relations plus intimes dans les- quelles il avait toujours justifié si parfaitement la confiance qu'on avait eue en lui.

Le duc de Saxe-Gotha n'oublia jamais le courage et le dévouement avec lequel il osa lui donner, dans une circon- stance importante, un conseil très-sage, mais absolument con- traire aux affections qui à cette époque avaient pris sur l'âme de ce prince l'ascendant le plus décidé. Quelque temps après le retour de M. de Grimm à Paris, il le nomma son ministre plénipotentiaire à la cour de France. Ce fut à peu près dans le même temps que notre philosophe reçut de la cour de Vienne le diplôme de baron du Saint-Empire, et dans la suite, de la cour de Pétersbourg le titre déconseiller d'État de Sa Majesté Impé- riale, et le grand cordon de la seconde classe de l'ordre de Saint-Wladimir, avec un traitement qui pût l'aider à soutenir l'espèce de représentation qu'exigeait la réunion de ces diffé- rentes dignités.

Il n'était pas insensible sans doute à ce qu'il y avait de véri- tablement flatteur dans les distinctions dont il venait d'être honoré, mais il en jouissait avec la modestie de son bon esprit, et souriait quelquefois lui-même à la brillante métamorphose

LE BARON DE GRIMM. 11

qu'il venait de subir dans un âge qui ne permet plus guère de se laisser éblouir par de vaines illusions. L'homme de cour n'a- vait pas cessé d'être philosophe, mais il l'était sans morgue^ et sa philosophie, comme sa reconnaissance pour les faveurs de la fortune, était toujours de la plus aimable simplicité et du meilleur ton.

Avant de venir exercer à Paris les fonctions de sa nouvelle place, il fit encore un voyage en Allemagne, en Suisse, en Italie, et de Naples il se rendit à Pétersbourg pour y porter lui-même aux pieds de Catherine II l'hommage de ses respects et de sa reconnaissance. Cette princesse, qui goûtait infiniment le genre de son esprit, aurait désiré le retenir auprès d'elle ; mais des liens sacrés de devoir et d'amitié le rappelaient à Paris et ne lui permirent point d'accepter les offres brillantes qu'elle daigna lui faire alors.

Elle en parut d'abord blessée, mais sa magnanimité trouva bientôt dans les motifs mêmes qui l'empêchaient de céder à de si flatteuses instances de nouvelles raisons de lui conserver son estime, sa confiance, et ses bienveillantes bontés.

M. de Grimm avait fait le voyage d'Italie avec M. le comte de Romanzoff, aujourd'hui ministre de l'intérieur, et si je ne me trompe, il ne s'en sépara qu'après l'avoir ramené au sein de sa patrie et de sa famille ; mais ce que je sais bien sûrement, parce qu'il me l'a répété plus d'une fois, c'est que, malgré la très-grande différence d'âge qu'il y avait alors entre le jeune comte et lui, son âme n'avait jamais éprouvé pour aucun de ses ancieiïs amis un attrait plus vif, un attachement plus profond. Ce fut, comme il le disait lui-même, sa dernière passion. Il aimait à citer un mot de lui qui avait aussi frappé très-parti- culièrement M. Necker. On venait de s'entretenir avec beaucoup d'admiration des projets qu'on supposait alors à Catherine II pour la conquête de la Grèce et de Constantinople. « J'ignore quelles sont les vues de ma souveraine, dit le jeune comte, mais l'empire de Russie est déjà si grand que, si l'on voulait en re- culer à ce point les limites, il faudrait, pour pouvoir le gou- verner, inventer quelque chose de plus subtil encore que tous les secrets du despotisme. »

Jean-Jacques a dit quelque part que le roi des hommes est le meilleur des amis. Quelques injures que ce même Jesm-Jac-

12 LE BARON DE GRIMM.

ques ait osé vomir dans la suite contre M. de Grimm, je ne sais s'il y eut jamais d'homme au monde qui eût mieux mérité cet éloge que lui. Si Ton en (excepte le chagrin qu'ont pu lui faire les préventions et les calomnies du sombre misanthrope de Genève, peu d'êtres dans l'univers eurent autant à se féliciter que lui des faveurs de l'amitié. Que n'a-t-il pas fait pour elle! que n'a-t-elle pas fait pour lui ! Les personnes dont sa fortune pouvait dépendre comme celles dont le sort n'a dépendu que de sa bienveillance, ont conservé pour lui l'attachement le plus parfait.

Je ne sais comment il s'est consolé des malheurs de sa pre- mière passion. Il l'éprouva dans un âge et dans un pays l'on ne manque guère de consolations, et grâce à l'amabilité de son esprit et de son caractère, grâce aux agréments de sa figure *, et de sa physionomie pleine de finesse et d'expression, sans doute il en dut manquer moins que personne.

Mais quel que puisse avoir ,été le bonheur dont il a joui sous ce rapport, il est encore plus certain qu'il fut un exemple remarquable de zèle et de constance en amitié. Il fut pen- dant quarante ans l'ami le plus dévoué de sa première amie, M*"** d'Espinay *. Il le fut jusqu'au dernier moment; il le fut en- core de sa petite-fille et de son arrière-petite-fille, et ne négligea rien de ce qui pouvait assurer de la manière la plus favorable leur établissement dans le monde.

Mais c'est aussi dans le sein de cette famille d'adoption qu'il a trouvé les soins les plus tendres et les plus fidèles. II avait encore près de lui, dans les vingt dernières années de sa vie. M"» de M. % qui, par la douceur de son attachement et par

1. Il était d*un tempérament sanguin etd*un caractère naturellement facile et gai, quoique toujours avec beaucoup de réserve et de retenue. Il portait la hanche et i*épaule un peu de travers, mais sans mauvaise grâce. Son nez, pour être un peu gros et légèrement tourné, n*en avait pas moins Teipression la plus marquante do finesse et de sagacité. < Grimm, disait de lui une femme, a le nez tourné, mais c*est tou- jours du bon côté. » (Mbisteii.)

2. M™* de La Live d*Épinay, née d'Esclavelles, Fauteur des Conversations d*ÊmUie, ouvrage qui a obtenu le prix de rAcadémie, que Tauteur d^Adèle et Théo^ dore croyait mériter bien mieux.

Avec toute sa piété, M"** de Genlis n*a jamais pu pardonner cette préférétice ni à sa rivale, ni à ses juges. (MeisTsa.)

3. M>'* Antoinette Marchais, dont Grimm parle à deax reprises dans son Mémoire historique.

LE BARON DE GRIMM. 13

la constante égalité de son humeur a mérité de le soigner et d'en être chéri comme sa propre fille \

1. La fln de sa vie a été cependant fort triste.

Depuis près do deux ans il ne faisait plus que végéter très-péniblement, et ne s*est réveillé, pour ainsi dire, que pour sentir plus douloureusement rapproche du terme fatal.

On pourrait croire quMl avait eu le pressentiment de cette malheureuse fin. Après une maladie mortelle, dont le célèbre Tronchin Tavait tiré miraculeusement, il me dit, avec regret, dans sa convalescence et me l'a répété souvent depuis : (t Vous verrez que j'aurai manqué le moment de me faire enterrer. » (Mbister.)

Voici deux documents officiels (que nous devons à l'obligeance de M. Pertsch], sur la mort et les obsèques de Grimm :

Extrait du registre morttMire de l'église ducale du château de Gotha,

Avril 1807, fol. 60.

Le 10 (dix-neuf décembre) à huit heures et demie du soir, en 1807 (mil huit cent sept) est mort de faiblesse Son Excellence Monsieur Frédéric-Melchior, Baron de Grimm, grand-croix de la seconde classe de l'ordre de Saint-Wladimir, conseil- ler d*Etat de Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies, autrefois ministre plé- nipotentiaire de Son Altesse le duc de Saxe-Gotha-Altembourg, h Paris, le 28 septembre 1723, à Ratisbonne; fut enterré sans cérémonie [littéralement : dans le silence] à Siebleben, le matin du 23 décembre 1807. Son âge était de quatre- vingt-quatre ans et trois mois.

N. B. Il n'a jamais été marié, et avait adopté la famille comtale française de Bueil, laquelle a ainsi hérité de tout ce qu'il a laissé.

Extrait du registre mortuaire du village de Siebleben,

près de Gotha,

1807. Le vingt-huit décembre au matin, fut enterré dans notre cimetière, avec autorisation du Consistoire supérieur ducal, le corps de Son Excellence Monsieur le Conseiller intime Baron de Grimm. Le convoi funèbre vint de Gotha et fut accom- pagné de flambeaux. On paya pour la cérémonie à l'église 4 carolins (environ 94 fr.).

.1

MÉMOIRE HISTORIQUE

SUR

L'ORIGINE ET LES SUITES DE MON ATTACHEMENT

POUR

L'IMPERATRICE CATHERINE II

JUSQU'AU DECES DE SA MAJESTÉ IMPÉRIALE

Par GRIMM

1797)

MÉMOIRE HISTORIQUE

SCR

L^ORlGIiNE ET LES SUITES DE MON ATTACHEMENT

POUR

L'IMPERATRICE CATHERINE II

jusqu'au décès de sa majesté impériale

I

Je vins pour la première fois en Russie au mois de sep- tembre 1773, à la suite de feu M*"® la landgrave de Hesse- Darmstadt. Je n'étais pas arrivé dans un empire, devenu depuis le commencement du siècle si célèbre et si important dans les affaires de l'Europe, sans quelques notions préliminaires. L'Im- pératrice régnait depuis onze ans, et il n'en faut pas tant à un esprit réfléchi pour se former une idée précise sur le caractère et la tournure d'un règne. Sans m'en vanter à personne, j'en avais aussi sur l'esprit et l'âme de son fils. Lié à Paris d'amitié avec le feu comte Alexandre Golowkine, il m'avait souvent montré de confiance des lettres du Grand-Duc, avec lequel il entretenait un commerce régulier.

A ma présentation je fus accueilli par l'Impératrice avec une bonté extrême, et tandis que je cherchais à qui m'adresser pour me présenter à W^ le Grand-Duc, Son Altesse Impériale s'avança vers moi et me dit qu'elle venait pour se présenter elle-même.

Quelle fut ma surprise lorsque, le lendemain, le général Bauer vint me dire de la part de l'Impératrice que Sa Majesté désirait de m'attacher à son service I C'est de ce moment que

2

18 MÉMOIRE HISTORIQUE.

date cette reconnaissance juste et profonde qui, pendant vingt- trois ans, n'a fait que s'accroître d'année en année; mais il me fut impossible de faire aucune réponse à une proposition aussi imprévue.

Ma perplexité dura pendant toutes les fêtes du mariage, et il me semblait que chaque jour la rendait plus grande. La Landgrave me gronda plusieurs fois sévèrement de me voir indécis sur une offre dont ma fortune serait une suite inévitable. L'Impératrice, peu préparée à essuyer des difficultés, encore moins un refus de la part d'un homme aussi insignifiant, con- tinuait cependant à me parler le soir à son jeu avec bonté ; mais je crus enfin remarquer un peu de froideur.

Vers la fin des fêtes, le comte Wladimir Orlof vint me de- mander de la part de Sa Majesté de m'expliquer sur ce que je voulais. Ne désirant point d'avoir d'interprète auprès d'elle, je dis au comte Orlof que si l'Impératrice voulait m'accorder une audience de cinq minutes, non pas au milieu du cercle la présence de la cour me gênerait, mais dans son cabinet, je lui ouvrirais mon cœur sans réserve.

Dès le lendemain. Sa Majesté s'étant retirée, le soir, après la cour, dans son intérieur, me fit appeler. En entrant, je lui trouvai cet air imposant de dignité qui lui était si naturel, qui n'avait rien de sévère , mais qui me déconcerta . « Eh bien , monsieur, me dit-elle, vous avez désiré de me parler, qu'avez- vous à me dire? » Je lui répondis: « Madame, si Votre Majesté consei've cet air, il faut que je me retire, parce que je sens que je n'aurais pas la liberté de ma tête, et que j'abuserais en pure perte pour moi des moments que sa bonté m'accorderait. » A ces mots, elle reprit son air riant et me dit : « Asseyez-vous, et parlons de nos affaires. »

Pleinement rassuré par cet air de bonté autant que j'avais été pétrifié un instant auparavant, je lui dis que si j'avais osé souscrire à sa proposition purement et simplement, je n'aurais prouvé autre chose si ce n'est que j'étais très-disposé à faire for* tune ; que des hommes de cette trempe. Sa Majesté en trouverait sous sa main tant qu'elle voudrait ; que sa proposition était bien faite pour tourner une meilleure tête que la mienne; que cependant elle avait me faire faire de sérieuses réflexions; que quelque heureux que je dusse me sentir de consacrer le

MÉMOIRE HISTORIQUE. 19

reste de mes joure à son service, toute sa puissance ne pourrait empêcher que je n'eusse passé les deux tiers, la meilleure partie de la vie, loin d'elle; que j'avais cinquante ans, que je ne pou- vais plus me flatter d'apprendre le russe, et que je n'avais jamais compris comment on pouvait se rendre utile dans un pays dont on ignorait la langue. A cela l'Impératrice me répondit que c'était son affaire de m'employer d'une manière convenable à son service.

Je lui représentai ensuite qu'ayant passé ma vie dans la plus heureuse obscurité, je ne m'étais jamais trouvé dans le chemin de personne et que, personne ne m'ayant rien à envier, je n'avais jamais eu d'ennemis ; que j'avais ouï dire que les cours étaient remplies d'intrigues, de cabales, d'écueils; que moins je serais en état de justifier par mon mérite la faveur qui m'aurait élevé, plus elle me ferait d'envieux ; que je pour- rais me trouver ainsi, sur la fin de mes jours, lancé dans une arène où, à chaque pas, je ferais preuve de gaucherie et de maladresse. Sa Majesté me répondit à cela, en riant, qu'elle n'entendait rien aux quintessences.

Au fond, je parlais contre ma conscience, et me faisais vio- lence en résistant au penchant qui m'entraînait déjà vers le service de l'Impératrice. Ce n'était ni mon âge et l'impossibilité d'apprendre la langue, ni la cour et ses dangers, ni la crainte de mes faux pas , qui m'empêchaient de souscrire à la volonté souveraine, si glorieuse et si propice pour moi ; c'était l'ap- préhension qu'une fortune si brillante ne pût être durable. Je préférais sa privation totale et certaine, à la chance, au risque pour le moins incertain, de la perdre. Voilà le cœur de l'homme. 11 peut être assez sage pour redouter un bien hors de sa portée, mais non pour s'en détacher lorsqu'il en a connu les attraits. II veut bien ne pas monter, mais, une fois élevé, il ne peut plus se résoudre à redescendre. Le plus modéré, le moins ambitieux perd la possibilité de reprendre paisiblement sa première et heureuse obscurité.

Cette audience de cinq minutes dura plus d'une heure et demie. L'Impératrice me combla de bontés et me renvoya, sans s'en douter, plus perplexe et plus vacillant dans mes résolutions qu'auparavant.

Depuis ce jour Sa Majesté me faisait fréquemment appeler.

20 MÉMOIRE HISTORIQUE.

après son jeu, dans son appartement. Elle travaillait à quelque ouvrage de main à sa table, me faisait asseoir vis-à- vis d'elle, et me gardait jusqu'à dix heures et demie, onze heures, suivant le degré d'intérêt que la conversation avait pris.

Bientôt ces séances devinrent journalières, et étaient pré- cédées, tantôt d'une, tantôt de deux dans la journée; l'une avant, l'autre après le dîner de Sa Majesté.

Je passais ainsi régulièrement depuis onze heures du matin jusqu'à onze heures du soir à la cour et en présence de l'Impé- ratrice, soit en public, soit en particulier. Je n'étais retiré chez moi que l'après-dîner, depuis quatre jusqu'à six heures.

L'hiver de 1773 à 1774 s'écoula ainsi, pour moi, dans une ivresse continuelle. Les bontés de l'Impératrice semblaient s'ac- croître de jour en jour, et, avec elles, sa confiance. La mienne était telle que j'entrais dans son appartement avec la même sécurité que chez l'ami le plus mtime, sûr de trouver dans son entretien un fonds inépuisable du plus grand intérêt sous la forme la plus piquante. J'y trouvais aussi le courage et la facilité de dire tout ce qui s'offrait à ma pensée, et quoique, dans la chaleur de la conversation, l'expression ne s'adapte pas toujours à la pensée avec la correction et la précision qu'on est en droit d'exiger d'un écrivain, l'Impératrice possédait un talent rare que je n'ai jamais connu à personne au même degré. C'était de saisir toujours juste la pensée, de n'entendre jamais que ce qu'on avait voulu dire, par conséquent de ne jamais prendre change sur une expression inexacte ou hasardée, encore moins de s'en formaliser.

Vers le printemps de 1774, je fus attaqué d'une fièvre double- tierce très-violente et très-opiniâtre. Les médecins jugèrent enfin qu'un changement d'air pouvait seul m'en délivrer. Mon départ fut fixé au mois d'avril. J'avais passé près de deux mois sans pouvoir faire ma cour à l'Impératrice. Le général Bauer eut ordre de me sonder de nouveau sur mes premières réso- lutions; et si j'eus le courage de m'y tenir, ce ne fut pas sans m'engager à revenir une seconde fois en Russie après avoir fait le voyage d'Italie. Ce voyage m'avait toujours tenu au cœur, et, deux ou trois fois sur le point de l'entreprendre, des obstacles nsurmontables m'avaient forcé d'y renoncer. Je ne voulais pas

MÉMOIRE HISTORIQUE. 21

mourir sans avoir parcouru cette terre classique. Ce pèlerinage devait aussi me rendre plus digne du commerce de Tlmpé- ratrice.

A mon départ, Sa Majesté m'ordonna de lui donner de mes nouvelles; me dit qu'elle serait exacte à répondre, et arrangea la manière dont je devais lui adresser et faire tenir mes lettres. Ce trait de bonté manquait à mon accablement ; mais, désespérant de donner à mes lettres le moindre degré d'intérêt, je calculai que cet excès de faveur ne pourrait durer au delà de quelques mois. Elle dura cependant, cette correspondance, toujours égale- lement vive et pressée, de part et d'autre, depuis 1774 jusqu'en 1796, et n'eut d'interruption que pendant la durée de mon second séjour à Pétersbourg.

J'y revins, comme je me l'étais promis, après avoir fait le voyage d'Italie, au mois de septembre de 1776, au moment du second mariage de l'empereur glorieusement régnant. Accueilli avec la même bonté avec laquelle j'avais été congédié, je passai, jusqu'en août 1777, une année presque entière auprès de mon auguste protectrice, la voyant, comme à mon premier voyage, tous les jours, du matin au soir, en public ; en particulier, souvent deux ou trois fois, mais au moins une fois par jour; passant pour Tordinaire deux ou trois, quelquefois quatre et une fois jusqu'à sept heures de suite, tête à tête avec elle, sans que la conversation tarit un instant. C'était, puisqu'il faut dire ce qui ne pourra jamais se croire, un commerce d'épanchements entre deux amis qui se rendaient compte réciproquement de ce qui les avait occupés, intéressés dans la journée, de ce qui les occuperait le lendemain. Ce n'était pas une conversation par sauts et par bonds, le désœuvrement fait parcourir une ga- lerie d'idées sans suite, l'ennui fait quitter successivement les objets pour en effleurer vingt autres. C'étaient des cau- series où tout se tenait souvent par des fils imperceptibles, mais d'autant plus naturellement que rien de ce qui devait être dit n'avait été amené à dessein , ni préparé d'avance. Ordinai- rement le premier mot dit fortuitement décidait de Tenchal- nement des idées de toute la soirée; quelquefois aussi la con- versation se trouvait en un clin d'œil loin du point d'où elle était partie, parce que le premier mot avait réveillé une idée de côté et ouvert à l'improviste une route qu'on n'avait pas projeté

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d'enfiler, mais qui menait par des chemins variés à d'autres résultats également intéressants. Il faut avoir vu dans ces moments cette tête singulière, ce composé de génie et de grâce, pour avoir une idée de la verve qui l'entraînait, des traits qui lui échappaient, des saillies qui se pressaient et se heurtaient, pour ainsi dire, en se précipitant les unes sur les autres comme les eaux limpides d'une cascade naturelle. Que n'a-t-il été en mon pouvoir de coucher littéralement par écrit ces causeries ! Le monde aurait possédé un fragment précieux, et peut-être unique, pour l'histoire de l'esprit humain. L'imagination et l'en- tendement étaient également frappés par ce coup d'oeil d'aigle profond et rapide, dont la portée immense passait comme un éclair. Et comment, dans ce passage subit, saisir au vol cette foule de traits lumineux, déliés, fugitifs? comment les fixer sur le papier? Je quittais Sa Majesté pour l'ordinaire tellement ému, tellement électrisé, que je passais la moitié de la nuit à me pro- mener à grands pas dans ma chambre, obsédé, poursuivi par tout ce qui avait été dit, et me désolant que tout cela ne fut que pour moi et dût rester perdu pour tout le monde. Mon refrain de tous les soirs était : u Quelle étrange étoile que la mienne I Le sort me conduit deux fois en Russie, et c'est pour y passer ma vie avec l'Impératrice et pour trouver dans son commerce journalier, malgré la distance du rang suprême au rang le plus obscur, les douceurs de la confiance et de l'in- timiié réservées à l'égalité et à Tamiliél » U Impératrice^ à la vérité, ne fut jamais un seul instant absente dans ces tête-à-tête; mais elle n'y fut pas non plus jamais de trop. L'art de conserver la dignité qui lui était naturelle, au milieu de l'aisance, de la familiarité même, dont elle aimait à rencontrer les traces dans la conversation, était un de ses secrets et des charmes magiques de sa société.

Au mois de février 1777, j'eus un troisième et dernier assaut à soutenir. Sans doute par un excès de bonté. Sa Majesté avait ima- giné de me donner le change sur mon inutilité absolue, parce que je lui avais dit quelquefois qu'une faveur gratuite sans exemple ne contentait pas le cœur d'un honnête homme ; qu'il ambi- tionnait encore de la mériter en se rendant utile de quelque manière. M. Rogerson vint donc me proposer de me charger du ministère de direction des écoles que l'Impératrice projetait

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d'établir, et qui devait rester sous ses ordres immédiats. Sa Ma- jesté m'avait souvent parlé sur cet objet. Je connaissais ses vues, elle m'avait permis de lui dire les miennes ; elle me les avait même demandées quelquefois par écrit. Mais de ces conceptions il y avait loin à la surveillance et à la capacité nécessaires pour les diriger avec succès, et je n'eus point de peine à prouver à M. Rogerson que l'ignorance de la langue m'y rendait absolu- ment inhabile.

Jamais je ne fus plus tenté de me jeter aux pieds de l'Impé- ratrice et de la supplier de me garder au nombre de ses chiens ; mais la funeste idée que plus ma faveur augmentait, moins elle pouvait durer, et que sa diminution, son moindre décroîssement, imperceptible môme, me plongeraient dans une douleur mor- telle, en me remplissant l'imagination de sinistres et effrayants présages, ne me permettait que d'écouter en tremblant les vœux de mon cœur.

Je persistai donc dans mes pénibles résolutions, et, en témoi- gnant à Sa Majesté le désir de me retrouver dans ma cellule avant le retour de la très-mauvaise saison , je la suppliai de me garder pendant le cours de cette année tout le temps qu'elle vou- drait bien me souffrir. Sur quoi l'Impératrice, le 28 juin 1777, jour anniversaire de son avènement, m'accorda un titre à son service avec 2,000 roubles d'appointements annuels. J'eus toute la peine du monde à ne pas fondre en larmes, en lui balbu- tiant le soir quelques mots sur un bienfait si inattendu. Je lui reprochai toutefois d'avoir agi contre nos conventions for- melles, suivant lesquelles je devais être et rester le Rien de Sa Majesté.

Le roi de Suède Gustave III vint, cette année, en Russie. J'avais eu l'honneur de voir ce prince quelques années aupa- ravant en France il se trouva lors de la mort de son père et d'où il partit pour monter sur le trône. Me voyant près de mon départ, il voulut que je m'en retournasse en France par la Suède et employa, pour m'y déterminer, le crédit de l'Impératrice qui me dit, un soir, qu'elle ne croyait pas que je pusse m'en dispenser.

Je quittai donc la cour de Russie, bientôt après le départ de Sa Majesté suédoise, pour me rendre par la Finlande à Stockholm. Eu m'arrachant des pieds de l'Impératrice, il me semblait que je

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m'arrachais à ma propre existence. Ne plus la voir, ne plus l'entendre me paraissait le plus grand des malheurs, impossible à soutenir seulement pendant huit jours, et cependant je la quittai! C'est sans doute la première fois, depuis que le monde existe, que la crainte de perdre un bien dont on ne peut se passer ait déterminé un homme à hâter cette perte, et Tait porté à renoncer volontairement à sa possession avant d'en avoir joui.

Je ne me flattais nullement qu'une fois éloigné de sa pré- sence je pusse conserver longtemps un commerce de lettres qui devait me consoler de tous mes sacrifices, quoique Textréme exactitude avec laquelle Sa Majesté avait entretenu ce commerce pendant les deux ans et demi qui s'étaient écoulés entre mon premier et mon second voyage en Russie, eût me prouver le contraire et me rassurer. A tout événement, je me croyais plus en état de soutenir, loin d'elle, la perte progressive et enfin l'extinction totale de cette correspondance, que d'essuyer dans sa cour et près d'elle la plus légère variation dans son regard, dans sa bonté, dans sa bienveillance.

C'est cependant celte correspondance qui, depuis ce moment, n'a pas cessé ni langui un seul instant, que sa bonté a entre- tenue avec une suite sans exemple, c'est cette correspondance qui est devenue le seul bien, l'unique ornement de ma vie, le pivot de mon bonheur, tellement essentiel à mon existence que la respiration me paraissait moins nécessaire à sa conservation que l'arrivée des paquets de l'Impératrice et l'envoi des miens à Sa Majesté.

A mesure que la certitude de conserver ses bontés toute ma vie prenait racine dans mon cœur, je me reprochais sans doute plus d'une fois amèrement de l'avoir quittée, de n'avoir pas connu à temps la suite qu'elle mettait dans les plus petites comme dans les plus grandes affaires, d'avoir sacrifié mon bonheur à des craintes chimériques ; mais j'étais parvenu enfin à surmonter ces regrets tardifs et inutiles et à me créer, loin d'elle, une espèce de religion qui n'avait pour objet qu'elle et le culte que je lui rendais. Son idée m'était devenue tellement habituelle qu'elle ne me quittait plus ni le jour ni la nuit, et que toutes mes pensées s'y confondaient. Partout j'existais, pans la solitude, dans le tourbillon du monde, j'avais toujours

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l'Impératrice à côté de moi. Marchant, voyageant, séjournant, assis, couché, relevé, je ne faisais plus qu'une chose : ne pou- vant plus lui parler, je lui écrivais des volumes dans ma tète; et la moitié des nuits qui était consacrée d'habitude à coucher mes idées sur le papier, et à lui écrire effectivement, ne pouvait lui transmettre que la moindre partie d'une correspondance si interminable. Plus j'avais grossi mes paquets, et plus il me res- tait à lui dire; plus d'une fois je lui avais mandé que mon malheur était la certitude j'étais de mourir avant qu'elle connût la vingtième partie de ce que je lui avais écrit sans pou- voir le mettre par écrit.

Il fallait bien que Sa Majesté attachât une sorte d'intérêt à ce commerce, puisque, peu d'années après mon dernier départ de Pétersbourg, elle me manda qu'elle ne voulait plus m'écrire par la poste, mais qu'elle m'enverrait tous les trois mois un courrier qui me porterait ses paquets et qui resterait à ma disposition pour lui rapporter les miens. Elle contracta de cette manière l'habitude, propice pour moi, de m'écrire presque jour- nellement, en mettant toujours exactement la date en tête, et lorsque son paquet avait acquis en deux ou trois mois un volume suffisant ou que quelque objet pressant le demandait. Sa Majesté le faisait partir. Je suivis la même méthode, et ne restai pas en arrière du côté du volume.

L'envoi de ces courriers exerça souvent l'imagination des curieux, et plus je pouvais assurer de bonne foi que ce com- merce n'influerait pas sur . le système politique de la cour de Pétersbourg ni sur la situation respective des cabinets de l'Eu- rope, moins on était disposé à me croire. Les voyageurs russes qui venaient passer quelque temps à Paris avaient quelquefois assez de présomption pour croire que je n'écrivais à l'Impéra- trice que pour lui rendre compte de leurs liaisons et de leur conduite; peut-être même les ministres de Sa Majesté en France n'étaient-ils pas toujours exempts de quelque inquiétude sur cette correspondance, et me prenaient-ils pour un contrôleur caché et incommode. Les grands politiques de Paris, de leur côté, me croyant quelques connaissances sur la France acquises par un long séjour, me faisaient l'honneur de me regarder comme un homme bien intéressant pour l'Impératrice sous ce rapport et bien dangereux pour la France. Ils croyaient qu'à

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Paris ou à Versailles il ne pouvait se passer rien d'important, de remarquable, de curieux, de frivole même, sans que Sa Majesté en fût aussitôt instruite par moi dans le plus grand détail et avec la dernière précision. S'ils avaient pu prendre connaissance de cette correspondance volumineuse, ils eussent été bien étonnés de n'y trouver aucun des noms qu'ils y au- raient cherchés, ni rien de ce qu'ils imaginaient devoir en faire la substance. Ne me connaissant pas comme l'Impératrice, ils ne pouvaient savoir à quel point j'avais en horreur de me mêler de ce qui ne me regardait point. Je puis dire hardiment que Sa Majesté m'estimait trop pour m'abaisser au métier de rap- porteur, et que celui qui, en lui écrivant continuellement, ne parvenait pas à lui dire la moitié de ce qu'elle lui inspirait, ne devait pas être tenté de chercher hors de sa tête et de son cœur les matériaux de ses paquets. Je puis dire hardiment que jamais il ne m'est arrivé de lui dire du mal d'aucun de ses sujets; que je ne prononçais jamais le nom d'aucun de ceux dont, à mon jugement, je ne pouvais lui dire du bien, et que, lorsqu'il arri- vait à Sa Majesté de me parler défavorablement de quelqu'un, je m'appliquais constamment à chercher le côté par lequel il pouvait être ou justifié ou du moins excusé. Quant à la France, avant que par sa révolution elle se fût rendue digne, pour son malheur, de devepir un objet d'attention universelle, il se pas- sait des mois, quelquefois des années, sans qu'elle figurât dans ce commerce; les niaiseries dont s'occupait Paris n'étaient assu- rément pas un aliment à ofl*rir à un esprit tel que celui de l'Im- pératrice; et un homme qui vivait par goût dans une retraite habituelle, uniquement occupé de l'objet auguste de son culte, n'était pas même à portée de les connaître. Lorsqu'il arrivait à Sa Majesté de me demander un éclaircissement sur quelque point dont elle ne croyait pas avoir une notion précise, je le lui donnais avec toute la clarté possible et tout le développe- ment nécessaire, et, à moins d'être interpellé de nouveau, je n'y revenais plus. Je dois aux ministres de Louis XVI la justice de dire que jamais ils n'ont conçu le moindre ombrage de cette allée continuelle de courriers; jamais ils n'en ont marqué la plus légère inquiétude. Leur confiance, au contraire, dans ma dis- crétion était telle qu'ils me tenaient constamment au courant de ce qui se passait entre eux et les ministres de l'Impératrice et des

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instructions qu'ils donnaient au ministre de France à Péters- bourg; mais je gardais ces notions pour moi, et ne me per- mettais point d'en dire un mot dans ma correspondance, tant il me paraissait important de ne jamais croiser la marche minis- térielle d'une affaire quelconque. Quoique rarement, il arrivait cependant à l'Impératrice de me charger parfois d'une insi- nuation à faire au ministère de France, qu'elle ne jugeait pas à propos de faire passer par le canal ministériel; mais dans ces occasions jamais le nom de Sa Majesté ne fut compromis, et je prêchais mon texte comme le fruit de mes propres réflexions fondées sur la connaissance que je pouvais avoir des principes et de la façon de penser de l'Impératrice. Les ministres de Louis XVI, de leur côté, me pressaient assez souvent de me charger de choses qu'eux aussi ne voulaient pas faire arriver par le canal ordinaire. Je leur observais préliminairement qu'avant tout j'étais Russe; que s'ils ne voulaient pas parler vrai ni agir conformément à ce qu'ils annonçaient, ils avaient grand tort de s'adresser à moi; qu'en m'inspirant une fausse confiance en eux, ils ne donneraient pas une minute le change à l'Impéra- trice sur leurs véritables dispositions. En rendant ensuite mon compte à Sa Majesté de ces ouvertures, je lui exposais fidèle- ment la manière dont tout s'était passé, ce qui m'avait été dit, ce que j'avais répondu, et enfin quelle était mon opinion per- sonnelle; et l'Impératrice, en me marquant la sienne, ne man- quait jamais d'honorer ma conduite de son approbation. Je dois aussi rendre la justice au ministère de France que jamais il ne m'en a imposé sur rien, et je me rappelle que, nommément dans les négociations avec la Porte pour la déterminer à la cession de la Tauride, il remplit exactement ce qu'il m'avait annoncé, et, ce qui dans ce temps-là n'était pas si aisé à croire, pré- vint alors par son influence à Gonstantinople la rupture entre les deux empires.

C'est particulièrement depuis 1780 que chaque paquet de Sa Majesté me prouvait par des symptômes infaillibles un accroissement sensible de bonté et de confiance, et que la cer- titude de les conserver toute ma vie était entrée dans mon âme. Il en résulta cette religion pour elle, qui par un culte toujours actif réussit à me consoler de mon éloignement et à réparer les malheurs de l'absence. Dominé par le prestige d'une

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puissante et magique illusion, j'étais parvenu à fondre, pour ainsi dire, mon existence dans la sienne, à passer ma vie avec elle au pied de la lettre, et, quoique j'en vécusse séparé à une distance immense, à m'en rendre vraiment inséparable. J'aurais donc pu être cité comme le parfait modèle d'un des hommes les plus heureux de la terre, si un sort propice eût voulu trancher le fil de ma vie pendant la longue durée de ma prospérié.

En 1786, l'Impératrice m'envoya, à ma grande confusion, la grande croix de Tordre de Saint-Wladimir de la deuxième classe, et m'annonça cette grâce impossible à prévoir en ces termes : ((Je vous envoie les statuts de Tordre de Saint-Wladimir. Quand vous les aurez lus, vous verrez que je ne puis me dispenser de vous en envoyer la décoration. Mettez la croix sur votre poitrine et l'étoile sur votre cœur, et que Dieu vous bénisse. »

Bientôt après et peu de temps avant son voyage de la Tau- ride, Sa Majesté ayant su, je ne sais par quel hasard, que je recevais mes appointements de 2,000 roubles au cours du change, ordonna que son cabinet me bonifiât à chaque remise le cours du change, comme c'est l'usage à l'égard de ses minis- tres employés en pays étranger, et depuis ce moment ce bien- fait a toujours subsisté.

Ce long voyage ne dérangea pas un instant la correspon- dance. L'Impératrice m'écrivît, sans aucune interruption, tout le long de la route, dans tous ses séjours, même voyageant sur Teau. Ses courriers m'arrivèrent avec plus de ponctualité et ses paquets plus volumineux que lorsqu'elle était sédentaire à Pétersbourg.

Enfin la révolution française éclata en 1789, et mon bonheur disparut avec celui de la France. L'Impératrice ne fut pas long- temps à démêler l'infernal génie qui présidait à cette révolu- tion. Elle prévit et me manda tous les désastres qui en seraient la suite si Ton ne se hâtait d'écraser l'hydre dans sa naissance , et dès l'événement de la nuit du 5 au 6 octobre elle regarda la monarchie française comme perdue. Je l'avais jugée ainsi deux mois plutôt, sans prévoir les horribles forfaits qui désho- noreraient et ensanglanteraient cette terre de malédiction; son arrêt me paraissait prononcé après cette nuit fatale un tas d'avocats et déjeunes insensés de la cour, qu'on appelait alors

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enragés, s'élaient avisés, à moitié ivres, d'abolir et de proscrire une foule de droits qui subsistaient depuis des siècles. Placé près de la machine infernale qui se construisait alors dans les ténèbres, il n'y avait plus moyen de se fasciner lés yeux sur les sinistres projets de ceux qui méditaient le renversement de l'ordre public.

Bientôt après ce fatal 6 octobre, l'Impératrice aperçut la pente rapide qui entraîne le crédit national vers sa ruine, et sachant que toute ma petite fortune se trouvait placée en France : « Je crains, me dit-elle un jour, que vous n'ayez du souci; si cela est, que n'en parlez- vous à vos amis? »

Je lui répondis : « Pour du souci, je n'en ai nul. Depuis que l'Assemblée déloyale m'a mis trois fois sous la sauvegarde de la loyauté française, je n'ai plus aucun doute qu'elle ne me fasse banqueroute. Mais lorsque ce moment sera arrivé, n'ai-je pas une protectrice toute-puissante? Je lui demanderai alore une petite place qui me donne du pain, soit en Allemagne, soit en Italie, dont le climat est si favorable aux vieillards. Dans cette place, je continuerai à lui être aussi utile que par le passé, c'est-à-dire bon à rien, mais j'achèverai de vivre paisiblement, en parlant de temps en temps au nom de l'Impératrice ma sou- veraine et en bénissant ce nom auguste. »

Sur quoi Sa Majesté me riposta sur-le-champ : « Pour cette place, vous l'aurez quand vous voudrez; mais en atten- dant, prenez toujours de mon argent ce qu'il vous faut pour vos besoins. Je viens aussi de placer pour vous une somme d'argent sur la maison des enfants trouvés à Moscou , dont vous disposerez, et je vous assure que si je connaissais en Europe un placement plus solide, je lui aurais donné la préfé- rence. »

J'avais toujours, il est vrai, des fonds à Sa Majesté en caisse, que j'employais d'après ses ordres, soit en Italie, soit en France, soit en Allemagne ; mais il n'était pas en moi de m'en appli- quer la plus petite portion sur une permission aussi vague. Si Sa Majesté a conservé les comptes que je lui ai régulièrement rendus depuis vingt ans, on pourra voir que ni à cette époque ni à aucune autre je n'ai jamais employé une obole de ses fonds à mon usage. Quant à la somme placée pour moi sur les en- fants trouvés de Moscou en 1789, personne ne m'en a jamais

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parlé, et, depuis cette première ouverture, il n'en a plus été question entre Sa Majesté et moi.

Cette année je tombai dangereusement malade, et fus hors d'état de quitter Paris; mais en 1790 et 1791, je passai Tété en Allemagne et aux Pays-Bas. Je recevais les courriers de l'Impératrice, qui ne se souciait plus d'en faire aller à Paris, et j'y avais aussi plus de tranquillité d'esprit pour lui écrire; vers l'hiver je m'en retournais en France. Les affaires empiraient de jour en jour, à vue d'œil; mais j'avais fait mon plan d'avance de voyager en été et de passer l'hiver à Paris, tant que le mi- nistre de l'Impératrice resterait à son poste.

Dans le courant de l'été de 1791, Sa Majesté prit de l'in- quiétude pour sa correspondance et ses papiers, et exigea de moi de les livrer aux flammes sans réserve. Je lui fis sentir douloureusement combien ce sacrifice était au-dessus de mes forces. Je revins à Paris en octobre 1791, non pour les brûler, mais pour les faire sortir de France. J'étais sans doute tenté de sauver en même temps bien des choses précieuses pour moi ; mais les temps étaient déjà tellement difficiles qu'il était aisé de prévoir qu'au moindre déplacement d'effets, le premier ballot qui sortirait de ma maison serait arrêté, fouillé et peut-être pillé dans la rue, sous prétexte d'une conspiration contre la liberté. J'étais déjà dénoncé dans les sections et dans les co- mités comme entretenant une correspondance très-étroite avec l'Impératrice, qu'on supposait très-peu favorable aux principes de la Révolution; je ne pouvais me flatter d'échapper aux effets de cette malveillance que par une extrême circonspection, par une immobilité parfaite. J'abandonnai donc toute idée de re- muement chez moi, et, puisque j'avais répondu à Sa Majesté de la sûreté de ses papiers, je regardais comme un devoir rigoureux de sacrifier tout le reste à cette considération.

A force de précautions, je réussis à faire sortir ce dépôt pré- cieux clandestinement de chez moi, à lui faire dépasser la fron- tière de la France, et à le mettre, à l'insu de tout le monde, en sûreté en Allemagne.

En 1792, au mois de février, je le suivis et quittai Paris im- médiatement après le départ du ministre de l'Impératrice, lais- sant ma maison, mes papiers, mes affaires, ma fortune, tout ce que je possédais au monde, sous la sauvegarde de la loyauté

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française tant vantée, me croyant du moins suffisamment garanti par le droit des gens, par ma qualité de ministre étranger, et surtout par ma nullité, de toute violence nationale.

L'Impératrice, depuis le commencement de la révolution, sans approuver en plusieurs occasions décisives les mesures et la conduite du roi et de la reine de France, n'avait cessé de me parler de leur situation avec l'intérêt le plus touchant. J'avais quelquefois dit à Sa Majesté que cet intérêt généreux, s'ils pouvaient le connaître, ne manquerait pas de leur être d'une grande consolation ; mais que je n'osais rien risc(uer à cet égard parce qu'ils étaient tellement environnés d'espions et de traîtres que, dans un moment tant de fripons pre- naient près d'eux le masque du zèle et de la fidélité pour les trahir d'autant plus sûrement, je n'avais qu'à m' adresser mal, et qu'au lieu d'une consolation que je désirais de leur pro- curer je pouvais leur causer de grands chagrins et des peines très -réelles.

L'Impératrice me parut cependant souhaiter que la reine fût instruite de la part qu'elle prenait à sa situation, et, peu avant mon départ, le hasard me servit à cet égard. J'étais lié depuis environ vingt ans avec une personne qui avait long- temps joué un rôle dans une petite cour d'Allemagne, limi- trophe de la France et qui ne manquait pas d'entregent. Elle venait tous les ans passer quelques mois à Paris pour cultiver des amis et les liaisons qu'elle avait à Versailles avec la reine et avec les ministres. Depuis le 6 octobre i 789 que la reine était prisonnnière à Paris avec le rçi et toute sa famille, elle voyait dans ses voyages cette princesse infortunée de temps en temps en particulier, dans la chambre d'une de ses femmes de chambre affidées, quand elle pouvait se dérober à ses sur- veillants, ce qui ne lui réussissait pas toujours. Un jour cette personne étant sur son départ pour retourner en Allemagne vint me voir, et, comme elle avait vu la reine la veille pour prendre congé d'elle, elle me parla longtemps de sa déplo- rable situation. « Elle serait bien touchée, lui dis-je, si elle savait à quel point l'Impératrice en est occupée. » Celle qui m'écoutait regretta infiniment de ne l'avoir pas su la veille. Peu de temps avant mon départ, cette personne étant revenue à Paris, eut une nouvelle entrevue avec la reine qui, en pleurant

32 MÉMOIRE HISTORIQUE.

beaucoup sur Tabandon la laissait son frère, l'empereur Léopold, en prit occasion de parler avec une grande sensibilité de la conduite de Tlmpératrice envers la France. Alors cette personne lui dit qu'un de ses amis recevait continuellement sur cela les preuves les plus touchantes. Lorsqu'elle m'eut nommé, la reine lui confia que sa sœur, cette angélique Madame Elisabeth, avait eu une entrevue avec moi d'une heure, et mar- qua un grand désir de me voir en particulier, mais finalement y renonça, disant qu'elle ne pouvait le risquer sans se com- promettre et moi aussi. En revanche, elle me fit sonder si j'étais disposé à lui communiquer ces fragments précieux. Je passai trois nuits à tirer de ma correspondance de deux ans et demi tout ce qui regardait le roi et la reine personnellement, laissant de côté tout ce qui n'était relatif qu'à la révolution et aux cou- pables artisans des malheurs de la France. Je remis ce paquet à un homme de la première confiance que la reine m'envoya pour le prendre. Il revint le lendemain me dire que le roi et la reine me conserveraient une reconnaissance éternelle de cette communication; que, si j'y consentais, le roi se chargeait de garder ce paquet sous sa clef, et qu'il m'en répondait dans tous les cas. Je consentis à tout. Peu après je partis. Arrivé à Bruxelles, je rendis compte à l'Impératrice de tout ce qui s'était passé; je sus aussi que le roi et la reine lui avaient écrit. Quant à la sûreté, l'infortuné monarque me tint parole ; du moins il n'a jamais été question de ces fragments pendant et après sa catastrophe.

Je m'arrête accablé sous le poids de tant de souvenirs, au- jourd'hui si douloureux, dont la millième partie n'est cependant pas consignée ici, quoique cet écrit excède déjà des trois quarts les bornes que j'espérais lui fixer. Ce qu'il me reste à dire sur ma situation se complique, à l'époque je suis arrivé, telle- ment avec la situation d'une famille particulièrement protégée par l'Impératrice, que je suis forcé de fondre la suite de mon histoire dans la sienne.

MÉMOIRE HISTORIQUE. 33

II

Un livre d'éducation intitulé les Conversations d'Emilie, qui parut il y a environ dix-huit ans, attira fortuitement la pro- tection de l'Impératrice à Emilie, fille du vicomte de Belzunce, d'une très-ancienne famille de la Navarre elle était née. Ce livre plut à Sa Majesté. Son projet était de le faire traduire en russe. Elle y avait trouvé, me dit-elle, un grand fonds de na- turel et de bon sens, pas une phrase entortillée ni alambiquée, pas une idée louche ou fausse. Ce que Sa Majesté aimait parti- culièrement, c'était l'emploi de la méthode socratique qui, à la place des lieux communs dont on a coutume de remplir les jeunes têtes, apprenait comment il fallait développer dans cha- cune le germe de ses propres idées, les rectifier ensuite, au besoin, à l'aide de leurs propres réflexions, et les conduire à la maturité par les degrés insensibles d'une culture sage et con- forme à la marche de la nature. Ce jugement favorable de l'Im- pératrice fut confirmé quelque temps après par celui de l'Aca- démie française, qui, ayant pour la première fois à prononcer en 1782 sur un prix destiné au meilleur ouvrage publié dans Tannée, le décerna à la nouvelle édition des Conversations d'Emilie.

J'appris alors à Sa Majesté que cette Emilie n'était pas un être chimérique, mais une Emilie réelle, élevée de cette ma- nière par une grand'mère, malade depuis dix ans, qui avait fait' cet ouvrage au milieu d'habituelles souffrances. C'est de ce moment que date l'intérêt de l'Impératrice pour Emilie de Belzunce.

Elle avait deux frères plus âgés qu'elle, à une distance res- pective d'un et de deux ans. Ses parents n'étaient pas riches. La fortune très-bornée de sa grand'mère avait considérable- ment souffert par ses longues maladies et par les vicissitudes continuelles auxquelles le ministère des finals paraissait alors condamné. Chaque ministre avait son sj^sième. Ce que Tun accordait, son successeur le supprimait, le successeur de celuH:i>

I. 3

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3/i MÉMOIRE HlSfrORIQTJE.

ordinairement le rétablissait, mais en faveur de ses créatures, et ces ministres se succédant avec rapidité, le mal particulier qu'ils faisaient par des réformes violentes n'eut presque jamais le temps d'opérer le bien public qui d'abord avait servi de prétexte pour les entreprendre.

M"® d'Épinay avait conservé un petit intérêt dans les fermes du roi. Il lui avait été originairement accordé pour la dédom- mager d'une place qu'on avait assez arbitrairement ôtée à son mari. M. Necker, par un arrangement général, supprima tous ces intérêts et n'accorda aucun dédommagement à ceux qui en jouissaient, excepté toutefois aux personnes assez puissantes à la cour pour lui forcer la main. La grand'mëre d'Emilie n'était pas de ce nombre. Il sentit cependant l'excessive dureté d*un tel procédé à l'égard d'une femme dans un état de santé si déplo- rable, qu'il réduisait à l'indigence. Au lieu de 12 à 1 5,000 livres de rente qu'il lui avait enlevées , il lui fit donc accorder par le roi une pension de i,000 livres, et comme la suppression avait précédé cette grâce de plusieurs mois et qu'il en était résulté une grande détresse, il se détermina à venir à son se- cours en lui faisant délivrer provisoirement du trésor royal une somme de 8,000 livres, mais sur laquelle il oublia ou négligea de prendre les ordres du roi.

Six mois après il perdit sa place, et son successeur, ne trou- vant pas le don de cette petite somme autorisé par le bon du roi, la fit redemander à cette femme malheureuse. Moyennant cette restitution exigée, la pension accordée devenait absolu- ment illusoire parce qu'il était clair, et l'événement le prouva, que celle qui devait en jouir n'avait pas deux ans à vivre. Je m'adressai à M. de Vergennes pour lui faire sentir la rigueur d'un procédé aussi dur que mesquin. Il me voulait du bi^n, mais il ne put faire entendre raison à son collègue, le ministre d3S finances.

Je me vois forcé d'entrer dans ces détails si indifférents, si étrangers en apparence, à cet écrit, si je ne veux pas renoncer adonner une juste idée de cette' bonté incompréhensible avec laquelle l'Impératrice prenait part à tout ce qui m'intéressait directement ou indirectement. On y reconnaîtra bien les soins de l'amitié la plus attentive et la plus active; mais qui pourra croire que ces soins pour un homme tel que moi occupaient

MÉMOIRE HISTORIQUE. 35

sans relâche la souveraine du plus vaste empire, et dont le règne fixait les regards de toute TEurope?

A peine instruite de ces détails, Sa Majesté me mande : <( Laissez*moi faire, je dirai tant de bien au ministre de France des Conversations d'Emilie que, sur le rapport qu'il en fera dans ses dépèches, ils auront honte de faire cette lésinerie à l'auteur. » Mais le ministre des finances ne se piquait pas ap- paremment d'être grand politique : l'éloge par l'Impératrice d'un livre d'éducation ne lui fit pas plus d'impression que les sollici- tations de M. de Vergennes, et la restitution des 8,000 livres fut définitivement exigée.

Sa Majesté voyant son crédit échouer, m'écrivit : « 8,000 livres sont assurément une grande misère pour tout trésor quel- conque. Donnez de ma part à M™* d'Épinay deux fois 8,000 livres, comme un don, comme un prêt, enfin, pour ménager sa dé- licatesse, sous quelle forme qu'elle voudra le recevoir. Vous ferez ensuite faire mon chiflre en diamants, et vous le donnerez en mon nom à Emilie. » Cet ordre m'arriva au commen- cement de l'année 1782; Emilie avait alors quatorze ans. Je répondis à Sa Majesté que je craignais qu'elle n'y eût pas asse^ réfléchi, puisque par ce don elle créait une demoiselle d'honneur.

Tant de bienfaits si généreux, assaisonnés de tant de déli* catesse, étaient évidemment autant de grâces que la bonté sou- veraine répandait sur moi. Personne ne s'y méprenait, comment mon cœur aurait-il pu s'y tromper? Et comment, accablé sous le poids de ma reconnaissance, aurais-je pu guérir de la pas- sion profonde, de l'invincible attachement que j'avais apportés de la Russie?

En 1783, Emilie perdit sa grand'mère. Ce ne fut pas sans beaucoup de peine que je parvins à empêcher ses parents de l'emmener dans leur terre à l'extrémité du royaume, sur la frçntière d'Espagne, elle était née, mais l'on ne parlait pas même le français, et son éducation et son établissement futur eussent été à peu près également impossibles. On se rendit enfin àla raison, et pour achever son éducation on la mit à Paris, sous masurveillance, au couvent de Saint-Antoine dont unej)rin- cesse de Beauvau était abbesse. L'Impératrice, avant que j'eusse pu lui parler de ces événements, m'écrivit : « Je sais que vous

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n'avez pas être heureux depuis quelque temps, et que M"* d'É- pinay n'existe plus; dites-moi ce qu'est devenue Emilie. » C'est ainsi qu'à l'exemple de la Providence elle ne perdait jamais un instant de vue ceux qu'elle avait pris sous sa protection.

En 1784, Sa Majesté me voyant peu d'espérance de la marier convenablement à sa naissance, à cause de la médiocrité de sa fortune, m'écrivît : « Vous en avez fait ma demoiselle d'hon- neur, il faut bien que je lui donne sa dot » ; et m'envoya 12,000 roubles.

En 1785 je confiai à Sa Majesté que, malgré un bienfait si im- prévu et si éclatant auquel les parents d'Emilie me promettaient d'ajouter de leur côté une dot de cent mille livres, ce qui à une fille de condition faisait un fonds Irès-suifîsant pour être bien mariée, je désespérais de lui trouver un bon parti, parce que ma vie retirée et solitaire m' éloignait de tous les moyens de nouer et de conduire à bien une affaire de ce genre.

Sur quoi l'Impératrice, pour toute réponse, me copia de sa main un billet qu'elle avait écrit dans la matinée au comte de Ségur, ministre de France auprès d'elle, dont le père avait le département de la guerre. Ce billet portait que l'Impératrice priait M. le comte de Ségur de recommander de sa part à M. le maréchal, son père, Emilie de Belzunce qu'elle avait dotée ; que l'Impératrice désirerait que le roi voulût charger le baron de Grimm de lui trouver un époux, lequel , agréé ensuite par Sa Majesté, pût être susceptible de quelque grâce en faveur de ce mariage, protégé par le roi.

En m'envoyant la copie de ce billet sur un petit chiffon de papier, l'Impératrice se contenta d'ajouter au bas qu'elle désirait qu'il eût mon approbation et que je fusse content d'elle. Je restai pétrifié, et du moyen infaillible que sa bonté avait imaginé, et de la tournure par laquelle elle en assurait le succès, et surtout de cette prévoyance unique par sa délicatesse, qui me réservait le choix de l'époux afin d'empêcher qu'un des ministres du roi ne disposât légèrement de la jeune personne en faveur d'un de ses protégés, dont il aurait fait la fortune sans trop s'embarrasser peut-être si les qualités personnelles de l'époux répondaient suffisamment du bonheur de sa femme. N'est-on pas tenté de croire que l'Impératrice n'avait d'autres affaires au monde que de faire réussir celles qui m'intéressaient?

MÉMOIRE HISTORIQUE. 37

Sa généreuse intervention fit son effet sur-le-champ. Les deux frères d'Emilie, placés au service depuis quelque temps, étaient déjà notés comme deux sujets d'espérance, et par conséquent bien traités à la cour ils venaient en hiver. Le roi, ainsi fa- vorablement disposé pour le nom de Belzunce, s'empressa de répondre à la demande de l'Impératrice. Je fus chargé de la recherche et du choix de l'époux. C'était alors l'usage en France de conférer les régiments à de jeunes colonels d'un nom ancien et connu à la cour. Il fallait cependant, si je ne me trompe, avoir vingt-trois ans, et par conséquent huit ans de service militaire pour parvenir au grade de colonel, et avoir atteint l'âge de vingt-huit ou de trente ans avant de pouvoir aspirer à un régiment. Cet usage n'était pas peut-être ce qu'il y avait de plus admirable dajis la constitution militaire de la France, mais une discipline d'ailleurs ferme, uniforme et stable, en aurait ai- sément corrigé les inconvénients. Quoi qu'il en soit, le terme de l'ambition de toute la jeunesse de la cour était d'obtenir un régiment. Il m'en fut promis un en faveur de ce mariage, si je pouvais proposer un sujet susceptible de cette grâce par sa nais- sance et ses services. Dès que cette nouvelle transpira, je n'eus plus que l'embarras du choix.

Je le fixai sur le comte de Bueil, jeune officier aux gardes- françaises, dont on me rendit dans son corps les témoignages les plus favorables. 11 avait perdu son père et sa mère au sortir de l'enfance. Seul et sans guide en entrant dans le monde, aban- donné à lui-même au milieu d'un corps d'officiers si nombreux dont tous n'étaient pas des modèles de conduite et de sagesse, il avait su se préserver de tous les écarts de jeunesse et se faire remarquer comme un excellent sujet. Sa fortune consistait en terres situées à vingt-cinq lieues de Paris. Le revenu de ses terres n'était pas immense ; mais la passion du propriétaire pour l'agriculture et l'économie rurale promettait une administration sage de son bien et l'avait déjà amélioré d'année en année. La médiocrité et la modération, sa compagne, ayant toujours eu mon suffrage, je lui donnai encore en cette occasion la préfé- rence sur des fortunes plus brillantes, mais dont les chances pour le bonheur futur de la jeune personne me paraissaient moins assurées.

Le mariage se fit au printemps de 1786. Le roi ne voulant

38 MÉMOIRE HISTORIQUE.

pas rester en arrière du côté de la générosité avec laquelle Tlm- pératrice avait doté une jeune Française, accorda aux deux époux une pension annuelle de i,000 livres, réversible au sur- vivant. Leur fortune réunie formait un revenu de trente mille livres, suffisant pour vivre heureux dans leur terre et passer les mois d'hiver à Paris et à la cour ; mais elle devait devenir considérable avec le temps. Le mari ne pouvait manquer l'héri- tage de plusieurs terres dans le voisinage de la sienne, possédées par ses oncles paternels, âgés, infirmes et sans enfants, et la jeune femme, indépendamment de ce qui pouvait lui revenir encore de l'héritage de ses parents, devait hériter de moi un revenu de 15 à 20,000 livres. C'est ainsi que l'Impératrice, par sa pro- tection et sa générosité sans exemple, avait fondé une famille et l'avait entourée de bonheur et de prospérité.

11 naquit de ce mariage trois enfants. L'ainée, une fille, obtint naturellement l'honneur d'être la filleule de l'Impératrice. Sa Majesté y consentit, et comme c'était l'usage en France de donner à une fille deux marraines et un parrain, elle permit que jjine ]^ grande-duchesse Hélène Pawlowna et W le grand-d.uc Alexandre Pawlowitz lui fussent associés. L'enfant fut baptisée Catherine-Hélène-Alexandrine , et existe depuis dix ans qu'elle est au monde sous le nom de Katinka. Un frère étant venu après elle. Sa Majesté, pour porter bonheur à un garçon, permit encore qu'il fût son filleul, et il reçut le nom de Catherine-Henri. Une seconde fille succédant à ce frère ne put aspirer à la gloire d'un baptême aussi illustre; mais depuis l'articulation de la première parole, elle se joignait à son frère et à sa sœur pour célébrer une marraine à qui ils devaient l'existence. Son nom auguste était béni tous les jours dans ce fortuné manoir. L'Im- pératrice eut la bonté de jouir de son ouvrage.

Cette famille fut donc pendant trois ans une des plus heu- reuses de la terre, lorsque la révolution éclata et en fit une des plus malheureuses.

Le frère atné de la jeune comtesse de Bueil en fut, peu de semaines après la prise de la Bastille, une des premières et des plus déplorables victimes. Un nouveau règlement du ministre de la guerre avait inventé le grade de major en second pour ceux des jeunes gens de la cour qui devaient ensuite devenir colonels et obtenir les régiments. Le comte de Bueil et son beau-frère ,

MÉMOIRE HISTORIQUE. 39

le jeune vicomte de Beizunce, avaient été placés en même temps dans cette qualité, l'un au régiment du Maine, alors en Corse, l'autre au régiment de Bourbon , en garnison à Gaen , en Nor- mandie. Les scélérats qui avaient formé le projet de bouleverser la France employaient deux moyens, également efficaces puisqu'on les laissait faire: l'un de soulever partout )a populace, l'autre de séduire et débaucher les corps militaires. Ils eurent besoin pour leurs vues criminelles d'un soulèvement à Caen. Le régiment de Bourbon les gênait , ils voulurent le débaucher. Il n'y eut pas moyen; ce régiment fut inaccessible à la corruption. Les soldats affectionnaient beaucoup leur jeune major en second, qui s'était logé avec eux aux casernes et qui ne les quittait ni jour ni nuit. On sentit qu'il fallait se défaire et du régiment et de l' officier qui avait tant de crédit sur lui. Celui-ci fut donc accusé , sui- vant l'usage alors à la mode, de conspirer contre le salut du peuple, et tandis qu'on l'avait conduit à la municipalité pour s'y justifier, le commandant de la province, qu'on tenait à peu près prisonnier dans la citadelle, fut forcé de signer un ordre qui en- joignait au régiment de quitter immédiatement la ville. Il ne fut pas difficile au jeune vicomte de Belzunce de détruire des accusations aussi vagues qu'absurdes; mais au lieu de le rendre à son coi-ps, qui s'était formé hors de la ville pour l'attendre, on le conduisit en prison sous prétexte de le préserver de l'ef- fervescence du peuple, à laquelle on espérait, disait-on, de le soustraire pendant la nuit. Bientôt cette prison se trouva forcée par une populace furieuse : la victime en fut arrachée, tuée à coups de fusil, déchirée en lambeaux, et mangée par des furieux ivres de sang et de carnage.

Il est plus aisé d'imaginer l'état de sa malheureuse sœur et de son malheureux frère que d'en donner une idée. L'Impé- ratrice daigna y prendre la part la plus généreuse, et voyant les affaires journellement empirer pendant les années 1790 et 1791, au point de rendre la France absolument inhabitable pour les honnêtes gens , Sa Majesté ne cessa de me presser de tirer la jeune comtesse de Bueil avec son mari et ses enfants de ce gouffre. *

C'était bien aussi ma pensée. II n'était que trop prouvé qu'on ne pouvait plus exister sur cette terre de désolation. Le projet était formé de longue main d'en rendre, à force d*avanies et de

hO MÉMOIRE HISTORIQUE.

persécutions, le séjour insupportable à la noblesse, d'ouvrir d'un autre côté avec la plus grande facilité toutes les barrières à l'émi- gration afin d'en faire avec le temps un crime de lèse-nation, pour dépouiller les émigrés de leurs propriétés. Mais plus ce projet était insidieux et perfide, moins je crus qu'il fût permis de donner des conseils. Dans une crise aussi violente et dont personne ne pouvait calculer les suites, chacun ne pouvait plus prendre conseil que de son propre cœur et ne devait se conduire que d'après ses principes et sa conscience. Je ne parlai donc au comte de Bueil ni de l'opinion de l'Impératrice, ni de la mienne; c'est lui qui, après s'être consulté avec sa femme, vint me dé- clarer que son parti était pris de quitter la France, et il exécuta ce projet vers la fin de l'année 1791. Ce parti devait lui coûter plus qu'à personne, car il aimait l'héritage de ses pères avec passion, et ses paysans, qui l'adoraient, le conjuraient de rester et s'engageaient à le défendre jusqu'à la dernière goutte de leur sang.

Sa femme alla avec ses trois enfants habiter successivement Tournai, Bruxelles, et, vers Tété de 1792, Aix-la-Chapelle; toutes ces villes regorgeaient d'émigrés. Lui, de son côté, se rendit à Coblentz pour faire la campagne. Il trouva le prince de Nassau qui, n'ignorant pas la protection de Sa Majesté Impériale, m'of- frit de le prendre pour son aide de camp. Sur le compte que j'en rendis à l'Impératrice, Sa Majesté permit au comte de Bueil de porter l'uniforme russe, puisque son service le fixait auprès d'un officier général de ses armées.

Ma santé m'avait obligé d'aller au printemps de 1792 à Carlsbad.^ Je revins à Francfort au moment du couronnement de l'empereur François II, et me rendis ensuite à Aix-la-Cha- pelle retrouver ma pupille et ses enfants. Depuis leur émigra- tion, j'étais devenu leur unique ressource. Le peu que son mari avait pu emporter de France n'avait pas suffi pour son mince équipage et pour le mettre en état de faire la campagne. L'Impé- ratrice m'avait accordé au commencement de cette année une somme de 6,000 roubles pour ses protégés ; mais partout les émigrés se montraient, tout devenait dans l'instant hors de prix pour eux; partout ils étaient rançonnés sans pudeur et sans pitié, vexés, dépouillés, et j'eus le chagrin de voir ce bienfait s'évaporer en faux frais, sur les grands chemins, dans les au-

MÉMOIBE HISTORIQUE. 41

berges, sans procurer adcun bien réel à*mes enfants infortunés. L'issue désastreuse de la campagne mit le comble à leur détresse , comme à celle de tous les émigrés. Aux désastres de la Champagne succéda la conquête rapide des Pays-Bas par les Français, devenus républicains. Dans la plus mauvaise saison de l'année, il fallut se sauver avec précipitation d'Âix-Ia-Cbapelle le comte de Bueil était revenu nous rejoindre, précédé et suivi d'une nuée d'émigrés, renvoyés des armées. Le grand che- min d'Aix-la-Chapelle à Dusseldorf était couvert de fugitifs, et les frais pour s'y transporter, pour y subsister à peine à l'abri des injures de l'air et des besoins physiques, s'élevaient à des sommes hors de toute proportion et de toute croyance.

En peu de semaines, il m'en coûta 10,000 livres de France pour être à peine logé, chauffé et nourri avec ma petite famille. C'était à peu près tout ce qui se trouvait dans ma caisse, et pour surcroît de bonheur, il me fut mandé de Paris qu'un voleur avait trouvé moyen de se glisser dans ma maison, d'y forcer le secré- taire de mon gardien en son absence, et de m'emporter une somme de 10,000 livres en assignats qu'on l'avait forcé de re- cevoir pour moi la veille, malgré lui.

Cette situation était trop violente pour se soutenir longtemps. Les émigrés français étaient presque à peu près partout proscrits en Allemagne ; mais l'uniforme que le comte de Bueil avait la permission de porter, et le chiffre dont sa femme est décorée, fournissaient un puissant prétexte en leur faveur pour une heu- reuse exception de la rigueur de cette règle. Je pris donc la résolution de les faire partir avec leurs enfants , au milieu du mois de décembre, par un temps et des chemins effroyables, pour Gotha, le duc les accueillit avec la plus généreuse hospitalité^ et je les rejoignis en février 1793.

Le commencement de cette année funeste fut marqué par le plus horrible régicide. Peu de mois après, on me manda de France que le département de Paris , une des autorités consti- tuées, avait fait mettre le scellé dans ma maison. C'était une in- fraction violente contre le droit des gens, et cependant ceux à qui j'avais laissé, à mon départ, mes pleins pouvoirs pour soigner mes affaires en mon absence, étaient déjà tellement intimidés qu'au lieu de réclamer en mon nom contre cette invasion dans mon bien et mes droits , ils prétendirent me la faire envisager

^y

42 MÉMOIRE HISTORIQUE.

comme une mesure conservatoire de ma» propriété, dont je devais me féliciter puisqu'elle la mettait à l'abri des voleurs, à la vérité lorsque ceux-ci avaient fait leur coup. Ils laissèrent en consé- quence paisiblement s'installer chez moi un gardien à mes frais et dépens.

Le but de cette mesure conservatoire se développa six mois après, vers l'automne, au moment le crime exécrable de l'assassinat de la reine fut ajouté à celui du roi. Après avoir été pendant dix- huit ans, de notoriété publique, ministre étranger accrédité près de Louis XVI , on vint un matin, sans autre formalité, faire une descente dans ma maison, enlever les scellés, s'emparer de tout en notifiant à mes gens, j'ignore en- core aujourd'hui par l'autorité de qui et en vertu de quelle loi, que j'étais déclaré émigré. J'avais passé quarante-cinq ans de ma vie en France, j'y avais placé de bonne foi toute ma fortune ; je n'avais pas un écu ailleurs. On saisit mes capitaux, mes rentes, tout mon revenu, au profit de la République. On enjoignit, sous peine de la vie, à tous ceux qui pouvaient avoir quelque chose à moi, de le déclarer sans délai et de le livrer aux autorités établies pour me dépouiller. Non-seulement les gens d'affaires que j'avais chargés, en partant, des miennes, et les banquiers dépositaires de ma fortune furent obligés de se soumettre à cette loi, mais de même que tous ceux avec qui j'avais con- servé des relations en France, ils me firent insinuer par des voies indirectes qu'une seule lettre de ma part à leur adresse, quel qu'en fût le contenu d'ailleurs, leur coûterait infaillible- ment la tête. Aussi depuis cette époque n'ai-je pas écrit une ligne en France.

Dans ma maison on mit d'abord dehors, sans les payer, les domestiques que j'avais laissés. Dne personne qui était à la tète, depuis quinze ans, fut seule retenue pour fournir tous les éclair- cissements qu'on lui demanderait. Elle se trouva d'autant plus exposée que, bornée chez moi aux détails du ménage, elle n'a- vait nulle connaissance de mes afi'aires et ne put rendre compte de rien, ce qui dans ces temps atroces était déjà regardé comme un crime capital. Il ne tenait qu'à elle de se tirer de ce danger et même de se faire récompenser, en me dénonçant comme un monsti*e conspirant auprès de l'Impératrice contre la République. Tout ce qui aurait coloré tant soit peu la violence qu'on s'était

MÉMOIRE HISTORIQUE. h^

permise, aurait procuré à la dénonciatrice la couronne civique avec une bonne part au vol ; mais toutes ces insinuations ne lui firent aucune impression. Avertie sans cesse qu'elle risquait la vie en ne répondant pas, elle souffrit ce supplice pendant trois semaines que dura cette inquisition , et pendant cette longue agonie, elle s'exposa encore davantage en réclamant continuel- lement avec un courage et une intrépidité au-dessus de son sexe contre les procédés injustifiables qu'on se permettait en- vers moi. Les plus humains de ces déprédateurs l'avertissaient que ces propos la conduiraient à l'échafaud, d'autres lui disaient par dérision que si j'étais ministre étranger, il fallait m'avertir sans perdre de temps de ce qui se passait chez moi afin que je pusse faire mes réclamations et me faire rayer de la liste des émigrés. J'étais alors à deux cents lieues de Paris, et il ne leur fallut pas trois semaines pour démeubler et déménager toute ma maison. Mon mobilier en entier, habits, linge de corps et de ménage, mQubles en bois d'acajou, dont la plupart venaient de la manufacture de Neuwied, provisions de toute espèce, vais- selles, tableaux, bustes, bijoux et efi*ets précieux, parmi lesquels un grand nombre de médaillons en or, successivement reçus de l'Impératrice; une bibliothèque amassée pendant toute ma vie, car j'avais, en arrivant en France, porté avec moi mes livres d'université et d'étude; toutes mes correspondances, mes ma- nuscrits, beaucoup des papiers que des amis avaient mis en dépôt chez moi et qui ne m'appartenaient pas, tout fut enlevé et transporté je ne sais où, ou vendu à l'enchère^ ou soustrait par ceux qui étaient préparés à ce pillage déloyal. J'ignore si l'on a fait un inventaire de mes effets S mais personne ne s'y

1. Nous n^avons pas retrouvé Tinventaire dont Grimm aoupçonuait rexistence, mais un précieux registre conservé aux Archives nationales, celui de la réception des objets d^art et antiquités trouvés ches les émigrés et condamnés, réservés par la commission temporaire des arts adjoints au comité dHnstruction publique. (F. ^7 1192*), nous a fourni la liste qu'on va lire des tableaux, dessins et estampes- saisis chez Grimm.

Le portrait de Diderot à la mine de plomb, remis au Muséum, ne peut être le dessin de Garand, appartenant aujourd'hui à la famille de Vandeul, mais le buste du philosophe, par M"* Collet, est celui qu'Alex. Lenoir a fait figurer sous le nom de Collet ou de Callot dans les divers catalogues du Musée confié à ses soins.

La citoyenne Denor, dont le nom figure sur cet inventaire et sur presque tous les autres relevés de. ce registre, était une marcbonde d'estampes et de curiosités^

U MÉMOIRE HISTORIQUE.

étant trouvé de ma part, chacun de ces pillards était bien le maître d'en distraire sans autre forme de procès ce qu'il voulait s'approprier. C'est ainsi qu'en peu de jours je perdis le fruit, j'ose dire, de la sagesse de toute ma vie, ma fortune entière, et me trouvai détroussé, nu comme j'étais venu au monde.

J'avais, indépendamment de la valeur de mon mobilier, plus de 40,000 livres de rente, y compris les 10,000 livres ou 2,000 roubles, que je tenais de la munificence de l'Impératrice;

d*ori^ne hollandaise, qui avait vendu pour 28,442 livres à la nation le cabinet d*histoire naturelle de Le Vaillant, et que Ton payait en objets d*art.

GRIMM ET DE BUEIL, ÉMIGRÉS, Rue du Mont-Blanc, 3.

- Du 6 prairial. Van 2™*.

C"* Denor. 1. Trois estampes d*après Raphaël, représentant une Sainte Fa^

mille^ gravées par Poilly. Id. 2. Deux autres Sainte Famille^ faisant pendants, Tune d'après

Raphaël, Tautre d*après le Guide. Id. 3. Deux estampes avant la lettre d*après Carie Van Loo, Tune lu

Conversation espagnole, l'autre la Lecture, par Beauvarlet. Muséum. 4. Un portrait d'homme, ovale, peint par Greuze [dit M. CreiUx,

ambassadeur de Suède.) Existe à Versailles*. Id. 5. Un médaillon dessiné à la mine de plomb. Portrait de Diderot.

Id. 6. Un petit tableau représentant la Vierge et l'Enfant Jésus de

l'École d'Italie.

Musée des monu-/ , . . ^. , , r.-u. ^ ., ,

»»i»^e «DA»/<A.c i ^' ^ portrait de Diderot, buste en terre cuite, par |M"* Collotj.

henxs français. I

BiBLiOT. NATION. 8. Une estampe coloriée, d'après Raphaël, représentant l'École

d*Athènes, gravée par Volpato. C"« Denor. 9. Un volume représentant les Antiquités de France par Cléris-

seau •*,

Dépôt DE mdsique. 10. Un clavecin à double ravalement fait par Wather, en 1755,

avec son pupitre d'acajou. Muséum. 11. Un Louis XV en pied, peint sur toile dans sa grandeur natu- relle, sans cadre. C"« Denor. 12. Trois dessins représentant des têtes de femmes, dans leurs

cadres peints. Les Archives nationales possèdent également un carton du séquestre (T. 319) renfermant une énorme collection de factures, baux et quittances concernant Grimm et sa famille adoptive. Un examen attentif ne nous a permis d*en extraire que la liste des souscripteurs à Festampe de Carmontelle, représentant la famille Galas (liste déjà publiée par M. Bonnassieux dans le CaMnet historique), et dont nous ferons usage ; le procès-verbal d'acquisition des pierres gravées du duc d'Or-

* Les mots en italiques sont écrits au crayon ; nous croyons y reconnaître Vécritnre de Lebrun, alors expert de la commission du Muséum central.

** Antiquités de France, Monuments de ^imes, Paris, 17'78, in-folio.

MÉMOIRE HISTORIQUE. i5

il n'en resta pas vestige, et si l'on avait pu m'enlever aussi ce bienfait de Sa Majesté, j'étais réduit à demander l'aumône. Ce qu'il y eut de plus pénible pour moi , c'est que quelques-uns de mes amis en Allemagne, voulant placer, avant la révolution, une partie de leur fortune dans les fonds de France et se fiant comme moi sur l'inviolabilité de mon caractère, m'avaient prié de placer leurs fonds, comme les miens, sous mon nom, afin d'échapper à toutes les formalités embarrassantes pour des ab- sents. Ils se trouvèrent ainsi enveloppés dans ma proscription, et la loyauté républicaine , non contente de m'avoir dépouillé , fit encore de moi un banqueroutier.

Tandis que mes fondés de procuration, glacés par la terreur, n'osaient risquer la plus légère réclamation, d'autres citoyens, de leur propre mouvement, sans aucune autorisation de ma parjt, comme je l'ai appris depuis, avaient tenté d'arrêter ou de faire réparer par leurs remontrances un procédé inique de la Répu- blique. Le citoyen Barthélémy avait écrit plusieurs fois de Bâie à Paris contre une mesure aussi violente. J'avais connu M. Bar-

Icans^ cité plus haut, et la nomenclature des miniatures peintes par Hurter pour Catherine II. II serait, croyons-nous, impossible de rien demander de plus à ce fatras de feuilles volantes représentant les dépenses usuelles d*une maison bien montée du xviii* siècle, et qui se répercutent d*année en année. Mais ces factures d'épiciers, de selliers, de merciers, de tailleurs, sont enveloppées dans des chemises de papier fort' que Ton a simplement retournées et dont les titres , écrits de la main de Grimm, prouvent que plusieurs d*entre elles contenaient des documents d*un tout autre intérêt :

lo Reiffenstein, expédié, 1778; 2<> Mémoires de Schmuth, tailleur, 1763; 3" Rus- sie; 4'» Voyage de 1773; Rentes, 1768; Lettres répondues, 1776; S. A. R. Ms** le prince Henri de Prusse, depuis roi en auguste 1786; Grimm et Rus- sie; 9** Voyage de 1775 ; 10° Lettres de Gotha et environs; 11° Gotha, répondu; 12° S. A. R. MB** le prince Henri de Prusse.

Enfin, il existe à la Bibliothèque nationale un manuscrit (Fr. nouv. acq., 4071), contenant, parmi des lettres d*affaires adressées à M"-* d*Épinay et des brouillons de mémoires Judiciaires de sa main, le fragment suivant copié dans le testament du marquis de Croismare :

« Je prie M*^' d'Épinay d'accepter le don et legs que Je lui fais d'un portrait de David Téniers, peint par lui-même, et un tableau par moi peint, représentant une campagne, marche de bagages, ce que J'ai copié d'après Wouwermans ; ces deux ta- bleaux dans leur bordure de bois doré. C'est une faible marque de l'attachement que J'ai toujours eu pour M"** d'Épinay, depuis que J'ai eu le bonheur de la connaître.

« Je lègue à M. Grimm, mon ancien ami, une perspective peinte par Noël Gas- sotin, étant dans sa bordure de bois doré. »

En voilà assez, ce nous semble, pour prouver le goût de Grimm pour les beaux- arts, et pour démontrer en même temps que ses plaintes sur la spoliation dont il fut victime sont parfaitement Justifiées.

46 MÉMOIRE HISTORIQUE.

thélemy sous l'ancien régime, estimé au bureau des affaires étrangères sous M. de Vergennes et M. de Montmorin; mais je n'avais certainement pas fait solliciter le citoyen Barthélémy de s'employer pour moi. Ses démarches restèrent sans effet, mais il faut toujours lui en savoir gré puisque, sous le règne de Robespierre, elles suffisaient pour l'exposer au plus grand, danger. Un certain Haret, que je n'ai jamais vu et qui fut depuis enlevé par les Autrichiens avec Semonville et sa séquelle , sur les confins de l'Italie, avait été aussi plusieurs fois de la part du ministre des affaires étrangères, faire des représentations au dé- partement de Paris pour l'engager à surseoir à une violation aussi odieuse du droit des gens ; mais il est de l'essence de l'égalité que les autorités respectives du gouvernement n'aient aucune déférence les unes pour les autres, encore bien moins peut-il être question de subordination dans un tel système. Le concert et la réunion de plusieurs autorités se trouveront toujours aisément pour faire le mal, jamais pour l'empêcher. En consé- quence le département de Paris envoya promener le citoyen Maret avec ses représentations, et lui demanda de quel droit le ministre des affaires étrangères se mêlait de celles du département.

L'Impératrice apprit cette opération républicçiine vers la fin de l'année 1793, et Sa Majesté se regarda comme la cause pre- mière de cette catastrophe. La vérité ne me permit pas d'en disconvenir avec elle ; mais sous ce point de vue mon désastre me paraissait un titre de gloire. Ce n'était pas sans doute le mi- nistre insignifiant du duc de Saxe-Gotha qui pouvait s'attirer l'attention et exciter la convoitise des brigands qui gouvernaient la France ; mais l'homme connu pour être honoré depuis tant d'années de la correspondance directe de l'Impératrice ne pou- vait manquer de leur être suspect. De toutes les puissances liguées contre le monstrueux gouvernement de la France, la plus éloignée leur paraissait la plus redoutable, c'était celle qu'ils haïssaient le plus. En se décidant à cette violence envers moi , ils espéraient trouver de quoi la justifier par la saisie d'une correspondance scandaleusement aristocratique ou directe- ment conspiratrice contre la liberté française. Leur fureur fut à son comble de ne trouver chez moi que des portraits de l'Impé- ratrice et de la famille impériale, et pas une ligne de Sa Majesté, pas une des miennes adressées à cette auguste princesse. Dans un

MÉMOIRE HISTORIQUE. 47

premier accès de rage les portraits furent déchiquetés et mis en pièces, et leur espérance trompée, comme il arrive, au lieu de les radoucir, les exaspéra contre moi.

La preuve qu'ils n'en voulaient pas à un ministre de la maison de Saxe, c'est qu'avant, pendant et longtemps après mon pillage, durant tout le règne aflreux de Robespierre, l'habitation du comte de Salmour, ministre de l'Électeur, resta intacte tandis que les troupes de son maître se battaient tous les jours sur le Rhin, et qui pis est, avec distinction, contre les républicains. On ne mit point de scellés chez lui; sa maison, ses gens qu'il y avait laissés, ses effets, tout fut scrupuleusement respecté. Toutes les semaines il recevait des nouvelles de son homme d'affaires^ et y répondait sans gène. Cette sûreté ne peut qu'avoir aug- menté depuis deux ans.

Un cas bien plus remarquable est celui du comte Mercy- Argenteau, ambassadeur de la cour de Vienne en France, il avait acheté des terres considérables et bâti à Paris un superbe hôtel pour son habitation. 11 avait d'ailleurs une fortune immense dont sûrement une grande partie était placée en France, puis- qu'il comptait^ comme moi , y achever sa vie. Au milieu de la guerre la plus sanglante et de toutes les injures scandaleuses prodiguées à la maison d'Autriche, on n'a touché à aucune des propriétés de son ambassadeur, et il m'a été assuré que depuis sa mort, loin de rien confisquer, on a fermé les yeux sur toutes les aliénations, et toléré sans difficulté le transport et la sortie de ses effets.

Enfin, le nonce du pape, aujourd'hui cardinal de Dugnani, éprouva à peu près en même temps que moi la même violence, mais il y a plus de deux ans que la République lui a fait offrir la réparation du mal souffert à cette occasion. Les effets qui existaient encore, on les a restitués. Le nonce a été le maître d'évaluer lui-même la perte qu'il avait essuyée par le pillage sa maison, vaisselle, etc., et on lui a remboursé la somme de- mandée, non en assignats ou chiffons de papiers sans valeur, mais en lettres de change payables à Rome en deniers comp- tants. Il n'y a donc que moi, faible roseau auprès de ces chê- nes, qui suis resté écrasé.

Immédiatement après avoir eu connaissance de mon dé- sastre, l'Impératrice m'envoya vers le commencement de l'an*

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née 1794, dans une de ses lettres confiées à la poste, pour 20,000 roubles de lettres de change, en me mandant qu'il était pressant de faire aller la marmite, et que dans le courant de Tannée elle m'enverrait encore 50,000 roubles pour les em- ployer à l'acquisition soit d'une maison à Vienne, soit d'un bien de campagne à la proximité de cette capitale ou dans tout autre pays à mon choix. En même temps. Sa Majesté me défendit expressément de parler à personne de ce bienfait, et ce ne fut pas sans une peine extrême que je me soumis à ce ordre.

J'observai à Sa Majesté dans ma réponse que de tout temps sa bonté avait pourvu à faire aller la marmite; que son bienfait annuel de 2,000 roubles, que les brigands régicides n'avaient pas pu m'enlever, serait plus que suffisant pour cela, si le sort ne m'avait chargé de veiller à la subsistance de cette famille malheureuse dont elle avait été créatrice, et qui, dépouillée avant moi de toute sa fortune, se trouverait, sans sa protection, réduite à la dernière misère ; que bien loin d'employer un bien- fait si considérable à faire aller ma marmite, ma conscience m'avertissait qu'il ne m'était accordé que pour le placer au pro- fit de ces infortunés, seul emploi digne des vues bienfaisantes de leur auguste protectrice. Effectivement, après avoir bouché les brèches que les fuites et calamités de toute espèce de l'an- née 1792 avaient faites à mon pitoyable trésor épuisé, je parvins à consigner environ 30,000 florins de l'empire à une maison de banque de Francfort qui les plaça dans les emprunts publics, principalement de Russie, et une petite portion aussi dans ceux de Vienne et de Londres. Voilà tout ce qui me reste au monde depuis mon naufrage, et tout ce que je puis laisser après moi à cette famille éperdue. Quant aux 50,000 roubles que la bonté souveraine m'avait annoncés, il n'en fut plus question, et, comme de la somme placée sur les enfants trouvés de Moscou en 1789, je n'en entendis plus parler.

Cependant, la ressource de 2,000 roubles qui me restait, pour subvenir à mes besoins et à ceux de mes enfants adoptifs, de- vint de jour en jour plus insuffisante, à cause de l'excessive cherté que la guerre avait causée en Allemagne, et dont les pro- grès devenaient de mois en mois plus effrayants. Malgré la pé- nurie dont je voyais les approches, je regardais comme un de- voir indispensable de sacrifier tout pour l'éducation des trois

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enfants; devoir d'autant plus cher à mon cœur, que leur heu- reux naturel donnait les plus belles espérances.

Au commencement de 1795, Katinka, âgée de huit ans, eut l'audace d'écrire à son auguste marraine une lettre de nouvelle année. Cette enfant annonce, avec une figure distinguée, les plus heureuses dispositions. Douée d'une grande vivacité, d'un coup d'œil juste et pénétrant, s' occupant par goût et par besoin depuis le matin jusqu'au soir, elle fait, sous des maîtres, même médiocres, des progrès rapides dans tout ce qu'elle entreprend. Elle a appris l'allemand en peu de semaines sans s'en douter. Elle le parle, le lit, l'écrit, comme sa langue maternelle. Elle calcule avec une facilité étonnante. Elle a une très-belle main. L'Impératrice me parla de sa lettre et de son écriture, avec cette bonté et cet intérêt qui n'appartenaient qu'à elle. Dès ce moment, Katinka se regarda comme copiste brevetée par Sa Majesté. Lorsque j'avais des pièces en français et allemand à ajouter à mes paquets, c'est elle qui les copiait, en mettant tou- jours au bas: «Katinka, copiste de Sa Majesté Impériale, .vm/?*!^,)) et l'Impératrice ne manquait jamais de me charger de douceurs pour sa filleule sur la beauté et la correction de ses copies.

Plus ces détails m'attachaient à ces enfants et à leurs mal- heureux parents, plus je me sentais de trouble et d'inquiétude sur le sort qui les attendait après moi. Les affaires publiques ayant progressivement empiré, et l'espérance d'un changement favorable pour l'Europe m'ayant entièrement abandonné, je fus saisi, dans le courant de cette année 1795, d'angoisses telle- ment violentes sur le sort de cette famille, qu'il ne me fut plus possible de les dérober à la confidente auguste de toutes mes peines, comme de toutes mes jouissances. Je lui confiai donc que, touchant au terme de la vie, et pouvant disparaître de la scène de ce monde d'un moment à l'autre , j'avais besoin , pour fer- mer les yeux avec tranquillité, de lui léguer formellement une famille qui lui devait son existence ; que le père portait son uni- forme depuis trois ans et n'aspirait qu'à mériter cette grâce*; que la mère était décorée de son chiffre depuis treize ans ; que les enfants étaient ses filleules et répondraient certainement à l'éducation que sa bonté daignerait leur faire donner ; que, quoi- qu'il ne fût jamais entré dans mes projets de me rapprocher du séjour auguste, dont je m'étais arraché avec tant de peine, il y I. à

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a dix-huit ans, ni de revoir celle qu'on y révère, depuis _que j'étais parvenu à passer ma vie avec elle sans avoir besoin de sa présence, ou plutôt de la passer tout entière en sa présence sans la moindre importunité pour elle, j'étais cependant résolu de donner la dernière marque de tendresse à ces infortunés en- fants en les conduisant moi-même et les déposant avec leurs parents aux pieds de leur unique, mais puissante protectrice, je pourrais ensuite expirer moi-même de reconnaissance et finir ainsi au comble du bonheur ; ou bien, si mon espérance était trompée et ma vie prolongée contre mon vœu, je retourne- rais quelque part en retraite, pour achever de vivre solitaire- ment loin d'elle et toutefois toujours avec elle.

L'Impératrice me répondit sans délai qu'elle acceptait le legs que je lui faisais; qu'elle avait toujours regardé la comtesse de Bueil et ses enfants comme chose à elle appartenante, mais que l'année était trop avancée pour songer à un si long voyage ; qu'il fallait le renvoyer au printemps prochain ; qu'alors je dé- barquerais avec ma caravane à Tzarskoé-Sélo, et que pendant ce séjour et la belle saison, nous aurions le temps d'arranger son sort.

Lorsque cependant, vers l'automne de cette année, l'irrup- tion des républicains en Allemagne de ce côté-ci du Rhin com- promit, à l'improviste, jusqu'à la sûreté de mon asile. Sa Ma- jesté, à peine instruite de ces événements, m'écrivit qu'ayant le dos libre, je ne devais me trouver dans aucun embarras, puisqu'à l'approche du danger je n'avais qu'à me retirer tout doucement en arrière et m'acheminer vers le nord avec ma ca- ravane ; que cela serait toujours autant de gagné sur la route de l'année prochaine. En même temps. Sa Majesté m'envoya 10,000 roubles pour être employés aux frais du voyage. J'avais effectivement fait à la hâte beaucoup de dépenses en préparatifs de ma fuite ; mais finalement l'Allemagne en deçà du Rhin se trouva préservée, cette année, par les armes autrichiennes. * Quoique la fluctuation continuelle des événements n'offrit à Tâme aucun appui, aucun motif de tranquillité, et que j'eusse perdu la mienne depuis longtemps, l'acceptation formelle de mon legs par l'Impératrice me la rendit entièrement, et je dis plus d'une fois à mes enfants adoptifs que ce qui pouvait actuel- lement leur arriver de plus heureux serait que je vinsse à finir

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ma pénible carrière, parce que j'avais toujours remarqué dans l'Impératrice un penchant si religieux à remplir le vœu des mourants que, dans ce cas, ils pourraient regarder leur sort comme assuré bien au delà de leurs espérances.

Mais Sa Majesté étendit sa bonté plus loin encore. J'avais réussi, vers la fin de cette année, à faire sortir de France cette Antoinette Marchais qui avait été surintendante de ma maison à Paris, à qui son nom de baptême était déjà reproché comme un crime, parce qu'il était celui de la plus malheureuse des reines, et qui, lors du pillage de ma maison, n'avait échappé à l'écha- faud que par miracle. Heureux de l'avoir tirée du gouffre elle dépérissait, je ne pus m'en taire à Sa Majesté, mais le sort que je lui avais destiné après moi avait été détruit avec ma for- tune. Avant la Révolution, le bonheur de ma vie consistait à penser que la comtesse de Bueil hériterait de moi de 15 à 20,000 livres de rente ; que j'avais pourvu au sort d'Antoi- nette Marchais, en lui assurant un revenu de 3,000 livres; qu'en- fin tous mes domestiques, les vieux surtout, seraient mis à l'abri du besoin par un traitement suffisant. Mon testament subsistait ; mais la fortune dont il disposait avait disparu.

L'Impératrice n'oublia pas dans ses lettres Antoinette Mar- chais : « Si vous venez l'année prochaine, me dit-elle, vous l'amè- nerez avec vous ; si elle ne vient pas, vous me direz ce que je dois faire pour elle. »

Sa Majesté était instruite, depuis plus d'un an, que le comte de Bueil avait été placé dans le régiment de Castries à la solde d'Angleterre. Ce corps ayant rétrogradé avec le reste de l'armée alliée, depuis la Hollande jusqu'à l'embouchure de l'Elbe, devait enfin passer en Angleterre dans la plus mauvaise saison, vers la fin de l'année 17v)5, et avait effectivement fait son trajet pen- dant cette longue tempête qui avait jeté plusieurs bâtiments de transport anglais avec des émigrés sur les côtes de France. Ce trajet ne pouvait manquer de nous inquiéter et de nous faire craindre d'apprendre à tout moment un nouveau désastre per- sonnel, mais il ne pouvait pas certainement me passer par l'es- prit d'entretenir l'Impératrice de nos appréhensions; c'est elle qui, ayant remarqué ces malheurs, dans les gazettes peut-être, eut la bonté de me marquer de l'inquiétude sur le comte de Bueil et de me demander si j'étais tranquille sur sa navigation.

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Voilà comme un ami peut pressentir et deviner le souci de son ami ; mais je ne pense pas que jamais un tel commerce ait eu lieu d'un souverain à un particulier.

Le comte de Bueil avait bien échappé aux dangers de son orageuse navigation, mais il n'avait débarqué en Angleterre que pour y voir réformer le second bataillon de son régiment, lui- même était placé. C'était depuis 1792 la troisième tentative que j'avais faite pour le mettre à portée de servir la cause de son Roi. Toutes les trois, dont aucune ne s'était faite sans de grands efforts de dépense pour mes moyens, eurent la même issue. La seule satisfaction que je recueillis dans cette dernière occasion, fut le regret que me témoigna le duc de Castries, chef très-ri- gide et très-difficile à contenter en fait de service, de perdre un officier de l'espèce du comte de Bueil. Celui-ci rejoignit sa fa- mille à Gotha au printemps de 1796, et l'Impératrice lui permit expressément de reprendre l'uniforme russe.

Dès le premier passage du Rhin tenté par les républicains en 1795, l'idée de me voir exposé à quelque déplacement subit rendit à Sa Majesté sa sollicitude pour sa correspondance. Elle fit renaître cette autre idée fatale, non d'exiger, comme elle en était parfaitement la maîtresse, mais de me conseiller, en amie, la brûlure de toute sa correspondance, de peur de quelque ac- cident imprévu dans un temps si fécond en accidents impos- sibles à prévoir. Je combattis, comme autrefois, cette idée si funeste aux intérêts de mon cœur. Je fis part à Sa Majesté de toutes les mesures de sûreté que j'avais prises pendant ma vie, pour préserver mon trésor de toute mésaventure, et, en cas de mort, pour qu'il lui parvînt intact. J'ajoutai qu'alors même il n'appartiendrait plus ni à elle ni à moi, parce que je comptais le léguer par testament à M«' le grand-duc Alexandre Pawlowitz, sous la condition de ne l'ouvrir et de n'y jeter les yeux que dix ans après mon décès, par la raison que tout mo- nument avait besoin de la consécration du temps. J'ajoutai aussi que si, après tous ces motifs de tranquillité. Sa Majesté persistait à exiger de moi cette destruction, j'étais prêt à lui faire aussi ce dernier sacrifice, et à compléter le catalogue de toutes mes pertes par la plus douloureuse de toutes. L'Impératrice me répondit avec la bonté à laquelle elle m'avait accoutumé : « Eh bien, puisque vous y tenez si fort, gardez votre trésor et n'en

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parlons plus. » J'osai me flatter que le secret si religieusement respecté par moi pendant plus de vingt ans n'avait pas peu con- tribué à cette détermination favorable.

Vers la fin de 1795, il me fut envoyé de Paris une espèce de panier avec quelques pièces de mousseline et trois paires de manchettes de dentelles, accompagné d'une facture les piè- ces de mousseline étaient marquées : les unes de 24,000 livres, les autres de 30,000 livres, d'autres enfin de 36,000 livres ; les trois paires de manchettes ne coûtaient que 90,000 livres. Au- trefois, elles auraient coûté 25 à 30 louis^ et dans le fait, elles n'avaient pas changé de prix; mais toutes les marchandises s'étaient élevées à Paris à un taux aussi extravagant parce que la monnaie de la République, les assignats, étaient avilis au point que pour 100 livres en papier on recevait quelques sols en cuivre. J'appris avec une extrême surprise par cette facture que ce panier m'apportait toute la fortune que j'avais possédée en France, celle que la République m'avait enlevée et qu'elle me restituait. Rien ne ressemblait mieux à un tour de Scapin. Voici la clef de cette énigme étrange.

Sous le règne du farouche Robespierre, ce qu'on appelait alors le gouvernement, peu avant ou après m'avoir nationa- lement volé, avait aussi mis le séquestre, dans un de ses accès frénétiques, sur le bien de tous les étrangers établis en France. Après la chute de ce monstre, ce décret, pas plus violent ni plus atroce que cent, que mille autres qui subsistent, avait été révoqué. On avait, en conséquence, prononcé la levée du sé- questre, et la restitution des biens saisis à leurs légitimes pos- sesseurs. Cette levée coïncida avec le moment l'assignat de 100 livres valait depuis 7 à 8 jusqu'à 15 ou même 18 sols. C'est avec des assignats de cette valeur que la République rembour-. sait les étrangers établis en France qu'elle avait spoliés, en don- nant, en payement, à leur taux nominatif, des chiffons de papier qui d'heure en heure perdaient encore de leur chétive valeur, et risquaient de n'en avoir plus aucune sous très-peu de jours. Dans cet état convulsif, une frénésie générale avait saisi les ha- bitants de Paris de convertir leurs assignats en marchandises, et en les payant à des prix chimériquement outrés on croyait avoir sauvé quelque chose du naufrage : lorsqu'on donnait pour un louis en or, 10, 12 et jusqu'à 20,000 livres en assignats, il était

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bien simple qu'une pièce de mousseline coûtât 30 ou A0,000 li- vres *.

Mais qu*avais-je de commun avec tout cela? La loi rendue pour ou contre les étrangers établis en France ne me regardait sous aucun rapport. Je n'y avais jamais possédé un pouce de terre. Je n'avais pas été un étranger établi en France et sujet à la police du pays ; j'avais été ministre étranger, résidant en France sous la sauvegarde du droit des gens. Il était aussi inique de me rembourser en mon absence de cette manière mes capitaux confisqués, que de les avoir précédemment saisis. Qui d'ailleurs pouvait se croire autorisé à recevoir un rembour- sement pour mon compte? Les pouvoirs et procurations que j'avais laissés à mon départ avaient certainement été annulés par le fait de ma proscription. Dès que ceux qui avaient eu une por- tion de mon bien en dépôt avaient été forcés de la livrer à mes spoliateurs, leur rôle et leurs pouvoirs avaient cessé, et à moins que d'en avoir demandé et reçu de nouveaux de ma part, ils ne pouvaient rentrer en activité, ni reprendre qualité pour se mê- ler de mes affaires. Quoi qu'il en soit, cette énigme est restée jusqu'à ce jour indéchiffrable et, par le défaut de communication, insoluble. Il n'en est pas moins constant que tous les capitaux que j'avais placés soit en actions de la Caisse d'escompte, soit en actions de la Compagnie des Indes, et dont la République s'était emparée, m'ont été remboursés, je ne sais ni par l'auto- rité ni par l'instigation de qui, moyennant quelques pièces de mousseline et trois paires de manchettes de dentelles. J'ignore aussi par quel hasard ce fait a été porté à la connaissance de l'Impératrice. Sa Majesté me demanda s'il était vrai qu'on m'eût remboursé 60,000 livres de mon bien avec trois paires de man- chettes. Je répondis qu'on avait trompé Sa Majesté, que mes trois paires de manchettes ne me coûtaient pas 60,000 livres, mais 90,000 livres, et que ce rapport infidèle était une nouvelle preuve combien il était difficile à la vérité de percer jusqu'au trône.

1. Dans les Entretiens de Gœlhe et d*Eckermann (trad. J.*N. Charles), on trouve (p. 25i) une anecdote dont Gœthe fut le témoin, sur cette paire de man- chettes que Grimm fit évaluer par ses convives sans que personne pût deviner à quelle somme elles lui revenaient. Gœthe aurait dès lors conçu une profonde a?er- sion pour le papier-monnaie.

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Enfin, Tannée 1796 tant désirée arriva. Elle devait mettre fin à mes longues et pénibles inquiétudes. Elle me tint parole, mais c'est en comblant ma misère et celle de tout ce qui m'en- tourait.

Soutenu par l'espérance de toucher incessamment au port, je ne m'étais plus permis d'excéder l'Impératrice par les tristes détails de mes misères ; mais, dès le commencement de l'année, je m'empressai de lui demander ses derniers ordres pour le voyage de ma caravane vers la terre promise sous la conduite de son patriarche. Malheureusement, mon paquet resta sur ma table, parce qu'il ne me vint point de courrier ni en janvier ni en février, et lorsqu'au mois de mars il m'en arriva coup sur coup jusqu'à trois avec les paquets de Sa Majesté, ils me trou- vèrent grièvement malade d'une fièvre catarrhale suffocatoire, contre laquelle j'eus deux mois entiers à lutter.

Je ne pus donc réexpédier le premier de mes courriers qu'au commencement de mai, et je sollicitai d'autant plus vivement une prompte résolution impériale sur mon paquet du mois de janvier, que la saison était déjà plus avancée qu'il ne l'aurait fallu et qu'il n'y avait pas un instant à perdre pour recevoir à temps les ordres de Sa Majesté. Mais instruite de ma maladie, à laquelle mon silence et le retard de ses courriers l'avaient déjà préparée, elle me manda qu'il n'était pas sage, dans l'état d'où je sortais, de songer à entreprendre un aussi énorme voyage pour arriver vers l'arrière-saison dans un climat rigoureux, et qu'il fallait avant tout ne m'occuper que du rétablissement de ma santé et d'abord aller aux eaux de Carlsbad, après quoi nous verrions le reste. Sa Majesté ajouta qu elle avait ordonné qu'on me remît des fonds, parce qu'elle était sûre qu'elle me devait de l'argent. Je répondis à ce dernier article qu'il était vrai qu'elle me devait quelque argent déboursé pour son service depuis l'envoi de mon dernier compte arrêté le 30 sep- tembre 1795, mais qu'elle ne pouvait savoir combien ; et puisque je n'avais pas mis sous ses yeux, depuis ce moment, le tableau de ma gestion, elle ne pouvait pas payer ses dettes avant de les connaître.

Malgré l'opposition de l'Impératrice à mon voyage, il me res- tait une lueur d'espérance, parce qu'avant de recevoir sa ré- ponse, je lui avais renvoyé son second courrier; et calculant avec

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anxiété tous les moments qui s'écoulaient, je lui avais demandé la permission de m'embarquer avec ma petite colonie à Lubeck et d'arriver par mer au port de notre salut, observant à Sa Ma- jesté que, si elle daignait me répondre sur-le-champ, je pourrais avoir ses ordres le 15 juillet (nouveau style) au plus tard, être rendu à Lubeck, et même me trouver en mer avant la fin de ce mois; j'ajoutai que ce parti abrégerait beaucoup les fatigues •du voyage. La réponse arriva à point nommé, mais Sa Majesté me dit : « Comment pouvez -vous songer à un voyage par mer, après les vomissements que vous avez eus pendant votre mala- die, et dans une saison nous faisons entrer nos vaisseaux de guerre dans les ports, pour les préserver des bourrasques? » Elle finit par me prêcher avec bonté la soumission aux événe- ments et par me recommander les soins indispensables de ma santé, afin d'être en état d'entreprendre mon voyage le prin- temps suivant avec pleine sécurité.

Il fallut bien se résigner à cet arrêt, puisque pendant cette correspondance très-serrée, mais à une distance si éloignée, l'été s'était déjà éclipsé en partie, et que je sentis, autant que Sa Majesté, l'impossibilité ou du moins l'incongruité d'entreprendre vers r arrière-saison, avec une caravane d'enfants, un aussi énorme voyage. Me voilà donc derechef éloigné du terme de mes peines ! Pour comble de malheur, je reçus cet arrêt au moment les républicains français, ayant fait avec plus de succès une nouvelle irruption en Allemagne, se trouvaient avec leurs armées dévastatrices à douze lieues de Gotha. Il fallut emballer en toute diligence, faire filer mon bagage en arrière et me tenir prêt, avec ma caravane, jour et nuit, afin de pouvoir nous enfuir d'ici à la première alerte. Ces préparatifs forcés devinrent une nou- velle source de ruine. Lorsque je m'enfuis, il y a quatre ans, des bords du Rhin, pour me mettre à une grande distance du théâtre de la guerre, j'étais loin de prévoir que la même scène de désolation m'atteindrait dans le cœur de l'Allemagne.

L'Impératrice eut à peine connaissance de la prise de Franc- fort, et de ses suites, que, sans m'en parler, elle fit prier le prince d'Anhalt-Bernbourg de m' offrir un refuge, et ce prince m'invita de la manière la plus polie à venir m'établir chez lui.

L'arrêt sur mon voyage de Russie à remettre provisoi- rement fut précédé et accompagné de deux remises, chacune

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de 10,000 roubles, que les banquiers m'annoncèrent par ordre du cabinet impérial, sans autre éclaircissement. Je le demandai itérativement à Sa Majesté, qui me répondait chaque fois que c'était de l'argent qu'elle me devait, et qu'elle savait bien ce qu'elle disait.

J'observai alors à ma bienfaitrice qu'elle daignait s'occuper de ma santé beaucoup trop ; qu'il ne pouvait et ne devait plus être question de moi que pour me tolérer jusqu'à la fin ; que le sort d'un homme, qui touche au terme de la vie, devenait chaque jour un objet moins digne d'attention, et que nommé- ment tout coin de terre, ici, en route ou sur les bords de la Neva, était également bon pour le recevoir; mais qu'il n'en était pas de même des infortunés qui m'entouraient; qu'une longue, obscure et effrayante carrière restait ouverte devant eux; que j'avais espéré de les conduire cette année au port de leur salut, et que je les voyais avec douleur rejetés dans une mer de cala- mités et d'incertitudes ; que quant aux remises que sa bonté me faisait faire, je ne pouvais les regarder que comme des bienfaits que sa pitié répandait sur eux et nullement comme à moi ap- partenant ; mais que ces bienfaits si considérables, tout en m'attendrissant, ajoutaient encore à ma désolation, puisque loin de pouvoir les placer dans la convulsion se trouvait l'Alle- magne, et les faire tourner à quelque avantage permanent et solide pour ses protégés, j'étais à peu près dans le cas de ne pouvoir ni les confier ni les garder avec sûreté et qui pis est, réduit à les jeter sur les grands chemins, à les voir disparaître en faux frais, au moment d'après mes espérances cette fa- mille devait se trouver loin des orages révolutionnaires et en pleine sécurité sous sa puissante égide.

Entraîné ou plutôt surmonté par le poids du malheur, je conjurai Sa Majesté de m'oublier et de fixer uniquement un regard de pitié sur cette famille malheureuse ; de considérer qu'il ne s'agissait pas de lui faire une fortune, mais simplement de la sauver de l'indigence; que je ne désirais plus de la mener à Pétersbourg nos haillons et notre misère, qui faisaient nos titres d'honneur , ne pourraient qu'étrangement contraster avec la cour la plus magnifique et la plus brillante de l'Europe; que je ne sollicitais qu'un asile; qu'en accordant au comte de Bueil un coin de terre quelconque dans quelque partie

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de l'Empire, Sa Majesté le rendrait à sa passion première, à son occupation favorite, l'agriculture et l'économie rurale ; que ce serait alors son affaire de pourvoir à la subsistance de sa femme et de ses enfants, à qui le malheur avait appris depuis longtemps à renoncer à toute autre ambition que celle d'exister paisiblement et ignorés ; que, comme ofScier, Sa Majesté en

avait par milliers dans ses armées, qui ne le surpasseraient pas en zèle, mais à coup sûr, du côté du talent militaire et de l'ex- périence, mais que comme cultivateur il pouvait devenir un citoyen fort utile et fort distingué de l'empire ; que le désir violent et naturel de préserver ses enfants de la misère lui aurait déjà fait franchir les mers pour chercher en Amérique un terrain à défricher et à mettre en valeur, s'il avait eu de quoi fournir aux premiers frais, tant du voyage que d'un com- mencement quelconque d'établissement, mais que je ne pou- vais me résoudre à employer la petite portion de bienfaits de Sa Majesté à une entreprise aussi hasardeuse, laquelle, manquée, détruisait jusqu'à notre dernière ressource.

Cette explosion de désespoir fut reçue avec indulgence. Sa Majesté me répondit : « Vous me dites des choses qui n'ont pas de raison. J'aurais bien envie de vous laver la tête; il ne me manque pour cela que le temps et dès que je l'aurai, je n'y manquerai pas. Je croyais que depuis que vous m'aviez légué vos enfants, vous n'aviez plus de soucis. »

Il y avait certainement un calmant bien efficace dans ces paroles. Les succès de l'archiduc Charles avaient en même temps éloigné les hordes républicaines de nos frontières et assuré la tranquillité de nos quartiers d'hiver à Gotha ; mais pour ne pas manquer de malheur, la comtesse de Bueil apprit que le seul frère qui lui restait avait été à Saint-Domingue la proie de la fièvre jaune avec la presque totalité des officiers du corps de Rohan dont il était. Il laissait sans aucune ressource une veuve, deux enfants au berceau, un père de soixante-quatorze ans à Brunswick, et une mère émigrée en Espagne.

Pendant la correspondance si vive de cet été, j'avais aussi envoyé à l'Impératrice mon testament, tel que je l'avais fait en France au commencement et avant les forfaits de la révolution. Je désirais que Sa Majesté connût les dispositions que j'avais faites de ma fortune, avant qu'elle fût perdue. Je désirais aussi

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lui faire connaître le bilan de cette fortune qui y était annexé, du moins quant aux capitaux et aux rentes; car pei*sonne ne s'avise de donner celui de son mobilier dans un pays policé et gouverné par des lois qui garantissent la propriété. Puisque Sa Majesté était persuadée que mon attachement pour elle m'avait attiré cette catastrophe en France, je me flattais qu'elle ne dédaignerait pas un jour la faire réparer, quand même je ne serais plus du nombre des vivants. Il fallait bien qu'à cette horrible guerre succédât avec le temps une pacification quel- conque. Or, une pacification ne pouvait pas avoir lieu sans une influence très-prépondérante de l'empire de Russie. Je dis donc à Sa Majesté que, ce moment arrivant tôt on tard, si elle dai- gnait se souvenir de moi et prendre sous sa protection mes intérêts si indignement violés par une nation spoliatrice, il ne lui en coûterait qu'un mot pour opérer la restitution de mon bien avec tous les dommages et intérêts exigibles, dont Sa Majesté disposerait ensuite en faveur de la comtesse de Bueil et de ses enfants ; qu'à la vérité la République ou un gouvernement légi- time rétabli en France ne pouvait plus me dédommager du pil- lage que par un équivalent, et que sur plusieurs articles il était au-dessus de leur pouvoir de m'offrir un dédommagement valable; que quand il me serait offert aujourd'hui 800,000 livres, cette somme ne réparerait pas le tort qui m'a été fait ; et sui- vant les lois d'une justice rigoureuse, cette somme s'accroîtra nécessairement chaque année de tout mon revenu violemment retenu et de tous les dommages et intérêts qui en résultent,

tant que la restitution ne sera pas effectuée.

J'avoue que depuis que l'empereur a daigné me confirmer dans un poste public, et m'accorder la perspective de mourir à son glorieux service, j'emporterai cette espérance consolante avec moi au tombeau. Sa Majesté Impériale sera toujours suf- fisamment écoutée lorsqu'il s'agira de redresser un tort aussi manifeste, essuyé par un de ses sujets, et sa véritable bonté, guidée par une justice éclairée, ne regardera pas comme au- desous d'elle le soin de faire réparer une infraction aussi criante contre le droit des gens, dont un de ses serviteurs a été l'objet et la victime. La restitution partielle de mes capitaux, moyen- nant des mousselines et des manchettes, n'est qu'une insulte de plus. Si l'on peut me délivrer d'une main mes capitaux et

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de l'autre me retenir mes revenus et rentes, mes manuscrits, ma bibliothèque, ma vaisselle, tout mon mobilier, la nation a donc le droit de m* imprimer pour les trois quarts la qualité d'émigré et de m' accorder pour la quatrième celle d'étranger réhabilité.

Enfin, mon voyage et celui de ma triste caravane se trouvant définitivement remis au printemps de l'année 1797, il m' arriva dans la matinée du 16 septembre 1796 trois paquets de l'Im- pératrice qui changèrent ma situation de la manière du monde la plus imprévue.

Dans sa première lettre du 5 août, expédiée par la poste, Sa Majesté m'apprit qu'elle avait donné ordre pour qu'on me cherchât une maison à Pétersbourg qui pût me recevoir l'année prochaine avec toute ma caravane ; « car, ajouta Sa Majesté, ac- coutumé comme vous devez être de vivre avec cette famille, vous devez bien penser qu'il n'a jamais pu entrer dans mes pro- jets de songer à vous séparer d'elle ».

La seconde lettre, aussi arrivée par la poste, était du 13 août. Ce n'était pas une lettre mais un prétendu bulletin de nouvelles en trois ou quatre articles, écrit de la main de l'Im- pératrice. La première nouvelle, c'est qu'on disait que j'étais nommé au poste de Hambourg à la place de feu M. de Gross. La seconde, qu'on disait que les comtes de Haga et de Wasa arrivaient ce soir à Pétersbourg. La trpîsième et quatrième n'étaient pas les moins importantes; le bulletin finit par: « On dit que vous en verrez bien d'autres; il ne s'agit que de vivre. » Ma première réflexion sur le premier article de ce bulletin était naturellement que la résolution de Sa Majesté de me confier ce poste avait été prise tout à coup et subitement, puisque huit jours avant la date du bulletin elle n'y avait nullement pensé.

Je n'avais pas encore achevé la lecture de ces deux lettres que je vis entrer chez moi un courrier de Sa Majesté qui me re- mit d'abord un paquet de sa part, et puis un autre, du collège des aflaires étrangères, renfermant mes instructions, mes lettres de créance et toutes les pièces relatives au poste de Hambourg, de sorte que je n'avais qu'à partir et en prendre possession. La lettre de Sa Majesté commençait par ces mots : « Vous verrez, par l'expédition que vous fait le collège des affaires étrangères, ce qui vous est arrivé ces jours passés chez nous de bien ou de

MÉMOIRE HISTORIQUE. 61

mal, suivant le goût que vous y trouverez. » Après cela, Sa Majesté reprend sa correspondance réglée et ne dit plus un mot sur cet objet.

Mon premier mouvement ne pouvait être qu'un mouvement d'orgueil et de reconnaissance; l'idée d'être publiquement avoué par celle à laquelle, depuisvingt-trois ans, mon existence entière était consacrée, absorba toute autre réflexion. Une seconde ré- flexion me fit bien sentir que le sort de mes pauvres enfants n'en était pas plus assuré et restait toujours dans le vague; mais ac- coutumé de tout temps à en agir avec l'Impératrice comme avec la Providence bienfaisante à laquelle on s'abandonne en toute confiance, sans lui prescrire la manière dont elle doit régler notre destinée, j'étais bien résolu de ne plus lui parler de celle qui pesait depuis tant d'années si cruellement sur la mienne et bien sûr qu'elle saurait la régler dans sa sagesse mieux que je ne pouvais le lui indiquer.

Tout ce qui me paraissait clair dans cette décision si inat- tendue de mon sort, c'est que la volonté souveraine était que mes enfants le partageassent et me suivissent à Hambourg, du moins provisoirement. Les notions générales que j'avais sur cette résidence n'étaient à la vérité rien moins que favorables à ce projet. Les bouleversements et les malheurs de tant de pays avaient fait de Hambourg un des séjours les plus chers et les plus dispendieux de l'Europe, en y faisant refluer de toutes parts un monde prodigieux. Je ne voyais pas bien clairement la pos- sibilité de pourvoir à la subsistance de cette famille, de continuer à soigner l'éducation des enfants et de trouver encore dans mes moyens de quoi soutenir la décence de mon nouvel état et la dignité de ma représentation ; mais mon cœur me disait : Aban- donne-toi à celle qui a veillé jusqu'à présent et continuera à veiller sur toi et sur ceux qu'elle a si constamment protégés.

Plein de cette juste confiance, je serais parti tout de suite pour ma destination, si je n'avais eu à faire une course à Leipzig pour le service de Sa Majesté et si tous les avis qui me venaient de Hambourg ne se fussent réunis, non pas sur la difficulté, mais sur l'impossibilité absolue de trouver un gîte, un abri quelconque et sur les prix des logements d'auberge, hors de toute proportion croyable. Je pris donc le parti d'envoyer d'ici un homme intelligent, pour aviser sur les lieux aux possibilités

62 MÉMOIRE HISTORIQUE.

d'établissement qui pouvaient rester, et ce n'est que depuis quelques jours que je sais qu'il m'a arrêté, à un loyer excessi- vement cher, une maison insuffisante pour me loger avec tout mon monde, que cependant je n'ai pu obtenir qu'en achetant en même temps pour plus de 400 louis de meubles dont cette maison se trouve garnie, sans avoir les plus nécessaires. Je reçois de Hambourg à ce sujet beaucoup de félicitations d'avoir fait, non pas une bonne affaire, mais la moins mauvaise pos- sible.

J'étais occupé de cet établissement embarrassant, lorsque la plus funeste nouvelle est venue m' écraser avec la promptitude de la foudre. De tous les malheurs, la possibilité de celui-là seul ne s'était jamais offerte à mon imagination. dans le dernier quartier de l'année 1723, ayant par conséquent une avance de cinq ans et demi, comment pouvais-je craindre de survivre à celle pour laquelle je vivais uniquement depuis si longtemps ? Toutes mes pensées, au contraire, s'étaient concentrées dans celle de ma fin prochaine, comme d'un repos propice après un long voyage, dont les trois quarts avaient été tellement heureux que si j'avais fini à propos, il aurait fallu me compter au nombre des hommes les plus fortunés, mais dont le dernier quart si cruellement pénible devait se terminer par le coup mortel qui m'a trouvé sans défense.

Lorsque je reçus le 11/22 novembre la dernière lettre de mon immortelle protectrice datée du 20/81 octobre, c'est-à-dire dix-sept jours avant son assomption, elle n'était déjà plus du nombre des vivants. Cette lettre commençait par ces mots: « J'ai reçu hier et avant-hier vos paquets par Kalyschkine et Jacovleff, Je n'ai pas le temps d'y répondre, etc., etc. » Elle me parlait, ensuite avec une force et une énergie familières à sa plume, des pensées qui l'occupaient en ce moment, et après avoir tracé par cette explosion un long sillon de lumière, elle finissait sa lettre en ces termes: « Adieu, portez-vous bien. Je vous ai dit ce qui est venu se placer au bout de ma plume. 11 est bon que vous sachiez ma manière de penser et d'envisager les choses. » Que je fus loin de penser que cet adieu était le dernier, qu'il était éternel !

La certitude, que j'en eus peu de jours après, me plongea dans une agonie je serais resté sans doute, si l'Empereur

MÉMOIRE HISTORIQUE. 63

n'avait daigné me rappeler à la vie. En recevant la nouvelle que, six jours après son avènement, Sa Majesté Impériale m'avait confirmé dans mon poste, un mouvement d'attendrissement et de reconnaissance, en me brisant le cœur, me rendit le senti- ment de la vie et me fit en même temps répandre les premières larmes sur ma perte. Qu'au milieu de mon malheur, mon sort serait digne d'envie si l'Empereur daignait aussi jeter un regard de commisération sur cette famille si constamment protégée par l'Impératrice et aujourd'hui néanmoins délaissée sans res- source ! S'il daignait la regarder comme un héritage transmis à sa bienfaisance par sa mère immortelle et lui accorder ce refuge, ce coin de terre, objet de mes dernières sollicitations ! Délivré alors du fardeau dont mon cœur est oppressé, je bénirais le ciel, lorsqu'il m'a condamné à d'éternels regrets, de terminer mes jours par le doux et profond sentiment de la reconnaissance pour le fils auguste de mon immortelle protectrice.

Gotha, ce 17/28 février

NOUVELLES LITTÉRAIRES

(1747-1755)

t. 5.

NOTICE PRELIMINAIRE

Le manuscrit des Nouvelles littéraires de l'abbé Raynal comporte plus de 500 pages, foliotées au recto seulement, reliées en deux volumes dont l'un est entièrement rempli par les Nouvelles et dont l'autre renferme les années 1754 et 1755 de la Correspondance de Grimm. Il se compose de feuilles de papier doubles in-quarto, numérotées avec soin, mais datées seu- lement à partir du 18 mai 1750, remplies jusqu'aux marges d'une écriture le plus souvent fine et serrée; leur orthographe est parfois capricieuse, sur- tout en ce qui concerne les noms propres. Plusieurs de ces feuilles por- tent en tête la signature du baron de Studnitz, qui représentait sans titre officiel le duc de Saxe-Gotha en France, et qui les lisait sans doute avant de les adresser à son souverain. Sans doute aussi les expédiait-il sous en- veloppe comme une lettre ordinaire, car un certain nombre d'entre elles gardent encore très-distinctement la trace du pliage en quatre. Le premier volume contient en outre la lettre que voici, datée mais non signée, écrite à coup sûr par Raynal à la duchesse Dorothée; elle nous fournit la date précise du début de ce journal manuscrit, et la redondance toute méridio- nale de son style trahit bien le caractère de celui qui l'écrivit :

A Paris, ce 29 juillet 1747.

Madame,

La saison nous nous trouvons est peu favorable aux lettres. Nous autres Français, nous employons Tété à remporter des victoires, et l'hiver à les célébrer. Lorsque les frimas du retour inspireront à PAnglais rêveur Tenvic de se défaire, le Gaulois gai et un peu fou chantera ses amours, ses exploits, et, s'il le faut, ses malheurs. Cependant n'allez pas croire, madame, qu'une léthargie d'esprit ait engourdi toute la nation ; les lettres respirent encore parmi nous, voici leur his- toire :

68 NOTICE PRÉLIMINAIRE.

1.

n Le premier homme, etc., et le renvoya. .1

Voilà, madame, tout ce que vous aurez de moi ce courrier. J*espëre que vous voudrez bien me faire marquer si j'ai saisi ou manqué votre goût. Je suis déter- miné à ne rien négliger pour contribuer à Tamusement d'une dîme, la gloire de son sexe et un peu la honte du nôtre. Depuis que quelques hommes passent leur vie à la toilette, il est convenable qu'il y ait des dames comme vous qui vivent avec Leibnitz ou avec Racine.

Nous ignorons qui avait jeté les yeux sur Raynal pour remplir cette fonc- tion de correspondant littéraire si fort à la mode au xviir siècle. Nous ne savons pas davantage s'il s'en lassa, comme le dit Meister, ou si le manu- scrit de Gotha présente des lacunes; toujours est-il que les années 4752 et 4753 manquent entièrement; les nouvelles reprennent au milieu de 4754 et se succèdent sans interruption jusqu'en février 4755, c'est-à-dire lorsque la correspondance de Grimm avait lieu depuis trois ans. Raynal était-il en concurrence avec lui ? Conlinuait-il pour la seule duchesse de Saxe-GotUa ce que Grimm avait entrepris dès lors pour la plupart des princes allemands? S'il ne fut pas à un moment donné le correspondant de Frédéric II lui- môme, ce ne fut pas la faute de Voltaire, qui le recommandait en ces termes àDarget, le 24 avril 4750:

Voici une espèce d'essai de la manière dont le roi votre maître pourrait être servi en fait de nouvelles littéraires. L'abbé Raynal, qui commence cette corres- pondance, a l'honneur de vous écrire et de vous demander vos instructions. C'est un homme d'un âge mûr, très-sage, très-instruit, d'une probité reconnue, et qui est bien venu partout. Personne dans Paris n'est plus au fait de la littérature depuis les in-folio des bénédictins jusqu'aux brochures du comte de Caylus ; il est capable de rendre un compte très-exact de tout, et vous trouverez souvent ses extraits beaucoup meilleurs que les livres dont il parlera. Ce n'est pas d'ailleurs un homme à vous faire croire que les livres sont plus chers qu'ils ne le sont en effet : il les met à leur juste prix pour l'argent comme pour le mérite. Je puis vous assurer, monsieur, qu'il est de toute façon digne d'une telle correspondance.

La proposition n'eut pas de suites, pensons-nous : Frédéric, très-mécon- tent deThiériot qui ne pouvait avoir un rhume sans qu'il en fût informé par un galimatias de quatre pages ^, refusait plus tard pour correspondants Suard, que lui proposait d'Alembert, et La Harpe qui s'offrait lui-môme*.

A cette époque, Raynal était depuis longtemps revenu à ses études histo- riques et aux compilations de librairie^ par lesquelles il préludait à sa

4. Lettre à M"»» du Châtelet, 23 janvier 1739. OEuvres de Frédéric, éd. Preuss,

t. xvn, p. 14.

2. Ch. Nisard. Mémoires historiques et littéraires inédits, p. 87.

3. Raynal a même reproduit dans l'une d'elles {Anecdotes littéraires, Paris 1750, 2 vol. in-12, et La Haye, 1756, 4 vol. in-ri) quelques-unes des particularités con- cernant Boileau, La Fontaine, etc., que l'on retrouvera plus loin.

NOTICE PRÉLIMINAIRE. 69

fameuse Histoire philosophique. Aucun livre, à coup sûr, ne s'est plus ressenti des collaborations multiples dont il est sorti; la personnalité décelai qui Ta signé y est insaisissable, tandis que dans les Nouvelles littéraires le goût et le savoir de l'auteur se montrent librement; la variété des renseigne- ments qu'elles révèlent sur les livres, le théâtre^ les beaux-arts d'une période pour laquelle il n'existe aucun recueil aussi complet, suffirait à ustifier leur publication, alors même que nous n'aurions pas pour garantie de leur valeur propre l'opinion de Voltaire,

NOUVELLES LITTÉRAIRES

i

Le premier homme de la littérature française, M. de Vol- taire, vient de célébrer nos derniers succès de Flandre. Lors- qu'il faisait de bons vers, il déchirait sa patrie ; il lui consacre maintenant des vers vides et languissants. Son ouvrage est une épître à M™* la duchesse du Maine* : le style en est pro- saïque, les pensées triviales, la contexture irrégulière. Il n'y a ni plan, ni tour, ni force, ni délicatesse dans cet avorton ; vous n'y trouverez de supportable, madame, que quelques vers de sentiment sur M. de Boufflers.

Un ouvrage intitulé Ascanius ou le Jeune Aventurier^ commence à faire du bruit. C'est l'histoire du prince Edouard depuis la malheureuse affaire de Culloden jusqu'à son retour en France; on y voit une suite des périls qu'il a courus, des dis- grâces qu'il a essuyées, des aventures qu'il a eues. Cette rela- tion est mal écrite et mal fondue; mais il y règne un air de vérité, de simplicité et de candeur qui attendrit et qui per- suade; le titre de ce livre est injurieux au jeune héros, le détail lui est favorable. On le blâme seulement d'avoir déses- péré trop facilement; sa fermeté aurait pu inspirer de la con-

1 . Sur la victoire de Lawfelt.

2. Traduit de Panglais par d*Intraiguel. Lille et Lyon, 1747, iii-8; et Edimbourg, 1763, avec le titre de V Ascanius moderne, ou l'Illustre Aventurier,

72 NOUVELLES LITTÉRAIRES.

fiance aux vaincus et rétablir peut-être les affaires. Quoi qu'il en soit, le prince a paru chagrin de la publication de cette histoire. Par son ordre et sur ses mémoires , M. de Bou- gainville travaille à un ouvrage entier et exact sur cette matière.

Vous connaissez, madame, le théâtre anglais ; il est sans mœurs, sans décence, sans règles ; ces insulaires soïit naturel- lement si sombres, si tristes, si mélancoliques, que les scènes les plus fortes, les plus hardies, les plus outrées, ne le sont jamais trop pour les distraire ou pour les toucher. Les Fran- çais, qui dans leurs voyages ont le ridicule de n'estimer que leur pays, ont la manie, lorsqu'ils sont chez eux, de ne guère goûter que ce qui est étranger; leur folie est maintenant pour la tragédie anglaise. Le président Hénault vient d'en publier une dans ce goût-là, qui occupe tous les esprits; elle est en prose ; tous les événements d'un règne tumultueux y sont ren- fermés; les personnages qui y agissent sont sans nombre : on l'intitule François Seconde L'auteur a cherché à y jeter quelque intérêt en faisant contraster les factions des Guises et des princes du sang, lesquelles déchirèrent alors les entrailles de la France. Malgré cela, l'ouvrage est très-froid ; tout son mérite se réduit à être bien écrit et bien raisonné. Ce M. Hénault est ici un homme à la mode; il a passé sa jeunesse dans la congrégation de rOratoire, il a fait de très-bonnes études. Sorti de sa retraite, il a débuté dans le monde par des chansons char- mantes, talent qui, chez une nation aussi frivole que la nôtre, conduit quelquefois à la grande réputation. Il a publié depuis un Abrégé de ï Histoire de France^ morceau précieux qu'on n'estime ce qu'il vaut que quand on l'a lu dix fois. Jamais per- sonne n'a mieux connu peut-être et n'a mieux fait connaître le gouvernement, les intérêts, le génie des Français, que cet excellent écrivain.

Nos comédiens, qui échouent souvent avec d'excellentes pièces, viennent de réussir avec une médiocre ou même mau- vaise; elle est intitulée Amestris*. Le style de cet ouvrage est naturel, mais faible; le sentiment vrai, mais usé; les situations

1. François II, roi de France, tragédie en cinq actes et en prose. Paris, 1747, in-8; seconde éd. enrichie de notes, s. I. (Paris)^ 1768, in-8.

2. Par Manger. Représentée le 3 JuiUet 1747.

NOUVELLES LITTÉRAIRES. 73

amenées, mais un peu froides. On peut louer cet ouvrage d'être bien filé, on y doit blâmer les caractères, qui sont tous misé- rables. Vous trouveriez ici plus de détails, madame, sur cette tragédie, si on ne m'avait averti que vous lisiez le Mercure de France. Comptez sur les extraits que vous y verrez, ils sont assez exacts, mais rabattez beaucoup des éloges. Nous sommes accoutumés à y voir élever aux cieux des rapsodies il n'y a pas le sentiment commun et qui ont été sifllées à la première représentation.

Toute l'Europe attend, depuis le commencement de ce siècle, X Anti-Lucrèce du cardinal de Polignac. Ce poëme va pa- raître dans huit ou dix jours : j'aurai l'honneur de vous faire l'histoire de Fauteur et de l'ouvrage.

L'Académie française, qui distribue tous les ans un prix poésie, vient de couronner pour la seconde fois un jeune homme nommé Marmontel, rimeur exact, mais sans génie. Le sujet du poëme était la clémence de Louis XIV perpétuée dans son suc- cesseur. Tous les siècles sont condamnés à entendre l'éloge d'un prince qui, quoique grand, fut pourtant trop loué pendant sa vie. Le fondateur du prix était idolâtre de ce prince célèbre, et il a jugé à propos de lui dresser des autels. Cet homme si zélé pour la gloire du roi était l'évêque de Noyon et de la mai- son de Clermont- Tonnerre. Il est fameux parmi nous par les idées risibles qu'il s'était formées sur l'excellence de la noblesse. Lorsqu'il prêchait, il appelait ses auditeurs « canaille chré- tienne )). C'est une coutume inviolable à l'Académie française que celui qui est reçu fait l'éloge de son prédécesseur. M. de Noyon viola cet usage parce qu'il succédait à un roturier. Ce prélat s'était chargé de faire le panégyrique de je ne sais quel saint; il lut dans sa vie qu'il n'était pas noble, et aussitôt il s'alla dégager. M. de Noyon avait un neveu qui était colonel ; ce jeune officier écrivait à Louvois pour lui demander quelque grâce; il mit au haut de la lettre : « Monseigneur», et il ajouta immédiatement : « Ne montrez pas ma lettre à mon oncle, car il me déshériterait ».

Ce prélat traita les MM. de Harlay de bourgeois, dans un cercle; quelques jours après, il alla pour dîner chez le pre- mier président du Parlement, qui était chef de cette maison. Ce magistrat le refusa, en disant qu'il n'appartenait pas à un petit

71 NOUVELLES LITTÉRAIRES.

bourgeois de traiter un homme de sa qualité. Gomme l'évêque lui répondit qu'il avait renvoyé son carrosse, le président fit mettre les chevaux au sien, et le renvoya.

II

M. le marquis d'Argens, qui est à Paris, vient de publier des Lettres morales et critiques sur les différents états et les diverses occupations de la vie*; c'est une peinture assez noire de quelques ridicules de notre nation. Le pinceau de cet écri- vain manque toujours de délicatesse, mais il y a un peu plus de décence qu'à l'ordinaire; on lit plusieurs morceaux de ce nouvel ouvrage avec assez de plaisir : tels sont les petits- maîtres, les femmes, les nouvellistes, les filles de l'Opéra. Ce- pendant nos ridicules ne sont pas approfondis, ils ne sont qu'effleurés. Je crois que vous connaissez, madame, la ma- nière du marquis d'Argens; il a beaucoup d'imagination et une grande facilité à écrire, mais peu d'ordre, peu de logique, peu de précision. Il est partial, il dit des choses usées, et ne se donne pas la peine de les rafraîchir. 11 aime mieux faire beaucoup de livres que d'en faire de bons. Ses Lettres juives sont celui de ses ouvrages qui a eu et qui a mérité le plus grand succès.

C'est un usage heureusement introduit en France que nos grands sculpteurs et nos meilleurs peintres exposent, en cer- tain temps de Tannée, à l'admiration ou à la critique publique ce qui est sorti de plus parfait de leurs ateliers. Un homme qui sait écrire et qui connaît les arts vient de juger de leurs der- niers travaux avec assez de précision, de finesse et de poli- tesse; on voudrait un peu moins de partialité. Si vous êtes curieuse de connaître l'état se trouvent la sculpture et la peinture en France, donnez-vous la peine de lire ce livre, ma- dame, et vous serez satisfaite jusqu'à un certain point. L'ou-

Lettres morales et critiques sur diverses occupations des hommes, Amst., 1747, in-12.

NOUVELLES LITTÉRAIRES. 75

vrage commence par des réflexions sur la décadence de la pein- ture en histoire, et sur le progrès des portraits et du pastel ; on blâme ensuite la négligence qu'on a dans les maisons royales pour les beaux morceaux de peinture, de sculpture, d'architec- ture qui en font l'ornement; tout cela est hardi, vrai et un peu diflus».

Vous êtes peut-être instruite, madame, de l'origine, de^ progrès, de la chute même des francs-maçons : on vient de recueillir dans deux volumes ce qui s'est fait de meilleurs vers et de meilleure prose à leur occasion. Le morceau le plus agréable de cette compilation est une épître mêlée de vers et de prose M. Fréron a eu l'adresse d'enchâsser les portraits de Fontenelle, Voltaire, Piron, Roy, Duclos et de quelques autres écrivains de réputation. Ce recueil ne renfermât-il que cette pensée ingénieuse, \\ mériterait d'être conservé *.

Vous savez, madame, que le Français, railleur, a tourné en plaisanterie dans tous les siècles les événements les plus tristes et les plus importants. Le feu roi de Sardaigne connaissait si bien le génie de la nation que, quand on lui racontait quelque nouvelle de France, il demandait* aussitôt la chanson. Le dé- sastre du combat de Belle-Isle est une nouvelle preuve de ce que je viens de dire. Dès que le bruit s'en est répandu dans Paris, on a fait courir ces quatre vers, bien injurieux au ma- réchal son frère :

Victimes d'un projet aussi fou que funeste, Mânes de nos Français dont on perça le flanc , Si pour vous apaiser il vous fallait du sang. Vous n'êtes pas vengés : le plus coupable reste.

M. de Pouilly vient de publier la Théorie des sentiments

1. Raynal veut évidemment parler du livre de La Font de Saint-Yenne : Béflexions sur quelques causes de l'état présent de la peinture en France, avec un examen des principaux ouvrages exposés au salon du Louvre en i746. La Haye, 1747,in-12.

2, n s'agit sans doute de VHistoire des Francs-Maçons contenant les obliga- tions et les statuts de VOrdre (par le F/, do La Tierce). A l'Orient, 1747, 2 vol. in-12. L'épltre de Fréron à M"»» de *** (en prose et en vers) a été réimprimée au t. P', p. 87, de ses Opuscules, Amsterdam 1753, 3 vol. in-i2.

76 NOUVELLES LITTÉRAIRES.

agréables *. L'auteur de cet ouvrage remonte à la source de nos goûts, de nos plaisirs, de nos devoirs. C'est une méta- physique profonde et pourtant sensible, vraie et pourtant agréable i nouvelle et pourtant incontestable; c'est presque l'histoire du cœur humain. La plupart des autres écrivains ne nous en ont donné que le roman. Je regarde ce livre comme ^original, et je suis convaincu que les nations polies ou curieuses l'adopteront. S'il régnait plus de méthode dans ce volume, on lui trouverait l'air un peu anglais.

Le Français est un être tout à fait difficile à définir : il admire, il envie et il persécute les hommes célèbres qui hono- rent la France par leurs talents et par leurs écrits. M. de Vol- taire, comme le plus illustre, est le plus admiré, le plus envié, le plus persécuté. En voici la preuve : lorsqu'il fut reçu à l'Aca- démie française, on publia un grand nombre de satires qui n'avaient pour la plupart d'autre mérite que d'être satiriques. Ces écrits furent reçus avec avidité par un peuple malheureu- sement désœuvré et médisant. Voltaire, instruit qu'un violon de l'Opéra nommé Travenol était le grand distributeur de ces libelles, s'en plaignit au ma'gistrat, et le violon fut obligé de se cacher *. L'abbé d'Olivet, de l'Académie française, chercha à accommoder cette affaire; il fut malheureux ou maladroit, et l'on dit joliment à ce propos qu'ayant voulu faire le média- teur, il avait fait la bête. Le différend de Voltaire et de Tra- venol fut mis, dans la suite, en justice réglée. L'arrêt des ma- gistrats subalternes ne fut pas au goût de l'académicien, et l'affaire fut portée au premier tribunal du royaume. Le violon ne parut point alarmé; quelqu'un, surpris de tant de fermeté, lui demanda s'il avait bien des amis : u Non, répondit-il, je n'ai que les ennemis de Voltaire. » Le courage de ce violon a été soutenu des acclamations publiques; à la honte de notre nation, elle s'est occupée durant six mois d'un objet si frivole, et tout Paris a pris parti contre le premier de nos écrivains. Le Par- lement vient enfin de prqnoncer; personne n'a gagné ni perdu

1. Genève, 1747, in-8. C'était la première édition de ce livre, fréquemment réimprimé au siècle dernier.

2. Voir sur le procès intenté par Voltaire aux libraires détenteurs de ces libelles, le t. HI, chap. ir, de Voltaire et la société au xviii* siècle, par M. G. Desnoiresterres.

NOUVELLES LITTÉRAIRES. 77

le procès, les parties ont été mises hors de cour, dépens com- pensés; ce jugement avait été précédé par un autre, le voici :

Un ménétrier du tiers ordre Soutenu d'un docteur es lois, Vient d'avoir Taudace de mordre L'iiistoriograplie des rois. L'affaire évoquée au Parnasse, Voici ce qu'on a prononcé : Hors de cour Tliémis vous fait grâce. Le ridicule compensé.

Puisque nous en sommes sur M. de Voltaire, je vais ramasser sur lui quelques anecdotes qui seront peut-être de votre goût. Il souhaita autrefois de remplacer le cardinal de Fleury à l'Aca- démie française, et il dit aux académiciens, en leur demandant leurs voix, que le roi lui avait ordonné de solliciter. Un seigneur, qui se douta qu'on faisait parler le prince, osa lui demander un jour ce qui en était : a Cet étourdi (Voltaire) a si souvent pris le nom de Dieu en vain , qu'il peut prendre le mien de la même manière, » répondit ce monarque. Voltaire, pressant M. de Fontenelle de lui donner sa voix pour l'Académie : « Il faut attendre^ lui répondit Fontenelle. Mais que diriez-vous à l'abbé Le Blanc s'il vous faisait la même demande? ajouta Voltaire. Je lui dirais d*espérer », répartit Fontenelle. 11 faut observer que Voltaire mit l'abbé Le Blanc comme l'homme de la littéra- ture française qu'il méprisait le plus. Le discours que Voltaire prononça lorsqu'il fut reçu à l'Académie française eut des cen- seurs et des partisans. Fréret, secrétaire de l'Académie des inscriptions et ennemi de Voltaire, en fit la lecture dans trois ou quatre sociétés différentes, commençant tantôt à un endroit et tantôt à un autre sans qu'on s'en aperçût; il prouva par que l'ouvrage était très-décousu, qu'il n'y avait point d'ordre, et que ce qui était à la fin pouvait devenir le commencement de l'ouvrage sans rien déranger. Lorsque Voltaire fut reçu à l'Aca- démie française, l'abbé d'Olivet répondit à son discours. Un jeune étourdi, au sortir de cette assemblée, se rendit dans un cercle il dit qu'il venait de l'Académie; on lui demanda com- ment les choses s'étaient passées : « J'ai entendu , répondit-il , une sotte demande et une sotte réponse. » L'abbé d'Olivet, qui se trouvait et que notre étourdi n'avait pas remarqué, ré-

7B NOUVELLES LITTÉRAIRES.

pondit : « Mesdames, vous savez que de ce que la médisance publie, il en faut toujoui's retrancher la moitié : la demande de M. de Voltaire a été très-ingénieuse et ma réponse très-en- nuyeuse. » On croit que l'abbé n'a jamais rien dit de plus vrai ni de plus joli en sa vie. Un avocat, homme de beaucoup d'es- prit, appelé Juvigny, ayant écrit pour Travenol, Voltaire, qui était maltraité, alla se plaindre au chef des avocats, qu'on appelle bâtonnier. « Je trouve Voltaire bien hardi d'aller chez un bâton- nier », répondit Juvigny. Cela fait allusion, comme vous voyez, aux aventures fâcheuses qu'a eues Voltaire.

III

En vous annonçant V Anti-Lucrèce^ j'ai eu l'honneur de vous promettre l'histoire du cardinal de Polignac, son auteur. Voici ce que je m'en rappelle ; il faudrait plus de temps que je n'ai pour mettre tout cela dans un certain ordre.

Cet homme célèbre était d'une maison ancienne et distinguée du Languedoc; il fut nourri à la campagne. Sa nourrice, qui était fille et qu'une première faute n'avait pas rendue plus sage, en fit une seconde. Frappée de tout ce qu'elle avait à craindre, elle s'enfuit sur la fin du jour et disparut après avoir porté l'en- fant sur un fumier il passa toute la nuit; on l'y trouva le lendemain sans qu'il lui fût arrivé aucun accident. Destiné à Tétat ecclésiastique, l'abbé de Polignac fit ses études dans l'Université de Paris. Le cartésianisme commençait à la partager. Le jeune abbé tomba sous un professeur entêté d'Aristote, et cependant il étudia la nouvelle philosophie. A la fin de son cours, il soutint deux thèses, la première sur l'ancienne philosophie par complaisance pour son maître, et la seconde sur le carté- sianisme, qui paraissait dans des thèses publiques pour la pre- mière fois. Le duc de Chaulnes ayant été envoyé en Italie, sous le pontificat d'Alexandre VllI, pour réconcilier les cours de France et de Rome, voulut que Polignac, presque enfant, eût part à cette négociation. Le nouveau pape se plaignit en riant que ce jeune abbé était un vrai séducteur : « Il ne me contredit

NOUVELLES LITTÉRAIRES. 79

jamais, disait-il, il parait être toujours de mon avis, et je ne sais comment pour l'ordinaire il m'entraîne toujours dans le sien. » Louis XIY dit aussi dans le même temps : a 11 m'a toujours contredit, et il m'a toujours plu. » Vous savez, madame, qu'en 1692 il fut chargé d'aller mettre le prince de Conti sur le trône de Pologne; il ne réussit pas, et fut relégué dans son abbaye. Quand le duc d'Anjou fut appelé à la succession d'Espagne, Tabbé de Polignac écrivit à Louis XIV : « Sire, si les nouvelles prospérités de votre maison ne font pas fînir mes malheurs, elles me les font du moins oublier. » Ce mot plut si fort au roi qu'il fut rappelé. L'abbé de Polignac fut envoyé à Rome en qualité d'auditeur de rote. Le cardinal de La Trémouille, chargé dans cette cour d'une affaire que Louis avait fort à cœur, écrivit qu'il ne pouvait rien sans Polignac qui, en effet, obtint tout de Sa Sainteté. Les deux ministres écrivirent chacun de son côté au monarque, et ils se faisaient réciproquement honneur du succès de la négociation. Le roi, charmé d'un procédé si noble, le ré- pandit dans toute la cour. Polignac, indigné, à Gertruidemberg il était plénipotentiaire de la France, de la hauteur des Hol- landais, leur dit : « On voit bien, messieurs, que vous agissez en gens qui ne sont pas accoutumés à vaincre. » Les Hollandais, voyant d'un mauvais œil le congrès d*Utrecht, voulurent l'empê- cher : « Messieurs, leur dit Polignac, nous traiterons chez vous, nous traiterons sans vous, nous traiterons de vous. » Vous savez, madame, que sur la fin du règne du feu roi, le jansé- nisme, qui avait pour chef le cardinal de Noailles, fit beaucoup de bruit. Louis, qui sut que le cardinal de Polignac excusait Noailles, lui dit d'un ton sévère : « Monsieur, la vérité n'est qu'une : vous vous plaignez à moi du cardinal de Noailles et dans le public vous parlez différemment, expliquez-vous désormais d'une même façon. » Polignac fut atterré par ce mot. Parlant un jour confidemment à une dame, il lui dit que le roi le regardait comme un homme superficiel , M™*^ de Maintenon comme un homme léger, les cardinaux de Rohan et de Bissy comme un homme qu'ils avaient mis à leurs pieds, le public comme un homme déshonoré. Le cardinal de Polignac, étant ministre du roi à Rome en 1724, forma le projet de détourner le Tibre. Il savait que dans les révolutions romaines le parti victorieux jetait dans l'eau les statues du parti abattu : il avait formé le dessein de les en

80 NOUVELLES LITTÉRAIRES.

tiier, et le pape y avait consenti. Malheureusement il ne se trouva pas assez friche pour exécuter ce dessein. Le pape, par des raisons qu'il serait trop long de déduire, ne voulait pas donner le chapeau à M. Tabbé de Fleury. Polignac se jeta aux pieds du pontife pour le fléchir ; il sentait que si le pape s'obsti- nait, on en rendrait responsable le ministre. Le pape se laissa toucher par raffliction de Polignac, et se rendit aux sollicitations de la cour de France. Les expériences de Newton sur les couleurs avaient été tentées plusieurs fois en France, et toujours sans suc- cès. Le cardinal de Polignac soutînt toujours que des choses avan- cées par Newton ne devaient pas être niées légèrement, et il fit recommencer ces expériences, qui réussirent presque toutes. On ne peut croire combien les Anglais ont eu de reconnaissance pour Polignac. Un seigneur étranger attaché au service d'Angle- terre, et qui vivait à Rome sous la protection de la France, tint un jour à Polignac des discours peu mesurés; le cardinal lui dit avec un sérieux mêlé de douceur : « J'ai ordre, monsieur, de protéger votre personne et non pas vos discours. » Le car- dinal de Polignac parlait très-bien , mais il parlait tout le temps ; le cardinal de Fleury, au contraire, faisait très-bien la conversation ; sur quoi Voltaire dit un jour que des dialogues de Fleury et des monologues de Polignac on ferait une très- bonne pièce. Maupertuis disait de cette Éminence qu'elle parlait bien mieux des choses qu'elle n'entendait pas que les autres hommes ne parlent des choses qu'ils savent le mieux. M'"' la duchesse du Maine, entendant expliquer certain système de philosophie un peu hardi, demanda à ce propos au cardinal quelle différence il y avait entre elle et sa montre : « C'est, madame, lui répliqua Polignac, que votre montre marque les heures et que vous les faites oublier. )>

Les Talents lyriques , ballet représenté pour la première fois en 1739, viennent d'être rerais au théâtre avec grand succès. La musique est du célèbre Rameau : je ne crois pas que pereonne soit tenté de revendiquer les paroles. Rameau a dit qu'il met- trait en musique la Gazette de France ; je ne suis pas éloigné de le croire puis qu'il y a mis les Talents lyriques. Cet ouvrage a été fait dans la société de M"*® Bersin. Bien des personnes y ont travaillé, aussi le style n'en est-il pas uniforme, ce qui est un plus grand défaut dans un poëme lyrique que dans tout autre.

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La poésie, la musique et la danse font le sujet des trois entrées. Si la fable de chaque acte eût été mieux choisie ou mieux traitée, ce serait un des plus jolis ballets. Dans le premier acte, Sapbo, qui est le principal personnage, aime Alcée. C'est un courtisan poëte comme elle. Alcée a un rival nommé Télème qui le fait exiler. Sapho, chargée de donner une fête au roi, imagine de peindre les maux qu'elle éprouve par l'absence de son amant. Le monarque est attendri, il rappelle Alcée et unit les deux amants. Dans le second acte, Tyrtée, Lacédémonien qui avait une voix brillante, las de voir ses compatriotes languir dans l'oisiveté et risquer leur gloire, chante les hauts faits des héros et les exploits guerriers. Il anime par ses chants harmonieux l'audace des Lacédémoniens, les mène au combat et les fait triompher. On paye un si grand service par la main d'une jeune Lacédémonienne qui lui avait été refusée jusqu'alors. Dans le troisième acte. Mercure, parcourant la terre, est arrêté dans un hameau par les appas de la bergère Églé. Terpsichore, qui y vient souvent donner les règles de son art aux bergers et aux ber- gères et qui a de la prédilection pour la jeune Églé , annonce une fête la charmante Églé pourra faire choix d'un amant. Mercure, qui y est déguisé, est préféré par la bergère, et Terpsi- chore confirme ce choix. On trouve la fête de Sapho trop triste et trop longue ; tous les vers de cette entrée sont jugés détes- tables, excepté ceux-ci :

Un jour passé dans les tourments

Paraît aux vrais amants

Aussi long que la vie ;

Mais il est des moments Ton oublie Les jours passés dans les tourments.

>

Il n'y a ni variété ni intérêt dans l'acte de Tyrtée. Le troisième plaît généralement, la musique surtout en est déli- cieuse. Notre divine haute-contre Jélyotte y ravit tout le monde. Quelques personnes de bon goût croient pourtant que son chant est trop lâché et un peu mignard; il n'est pas bien loin du précieux. Ce qui est sûr, c'est que ce qui plaît en lui déplaît en un autre.

11 parut, il y a quelques années, un ouvrage intitulé Ana^

I. 6

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iomie de Bayle. On vient de redonner ce livre sous le titre diExamen critique des ouvrages de Bayle ^ Le but de cette maussade critique est de prouver que les ouvrages de cet auteur sont remplis : 1^ d'obscénités; d'erreurs; 3^ de principes qui conduisent à l'athéisme; 4** de mauvaise foi ; 5^ de raisonnements faux. L'auteur de cette critique a souvent raison, mais comme un sot peut l'avoir avec un homme d'esprit, un barbouilleur de papier avec un grand écrivain, un docteur avec un philosophe, A la suite de VExamen critique^ on a mis quelques entretiens pédantesques et scolastiques sur la raison qu'on prétend trop dégradée par Bayle dans son dictionnaire, et trop élevée dans son commentaire philosophique. Le P. Lefèvre, jésuite , auteur de ces deux ouvrages, n'est pas seulement indigne d'écrire contre Bayle, il ne mérite pas même de le lire. L'esprit monacal s'y fait sentir à chaque ligne; chaque page porte l'empreinte de l'ouvrier qui Ta faite.

IV

Depuis qu'on ne lit plus, qu'on n'entend plus en France les Grecs et les Romains, nos compilateurs ont consacré leurs veilles aux poètes français. On vient de vous donner un troisième com- mentaire sur Despréaux. Brossette, homme doux et modeste, ami et confident de son héros, a ouvert avec succès la carrière. 11 nous a rendu bonnement les conversations qu'il avait eues avec Boileau. L'abbé Souchay, qui, ne pouvant avoir de l'esprit, cherchait à trafiquer celui des autres, redonna les notes de Bros- sette avec quelques changements puérils ou ridicules. Un trait de plaisanterie vous fera voir qu'on comptait pour rien le travail du nouvel éditeur. 11 eut le courage de briguer une place à l'Académie française, et il fit les visites qui sont d'usage en ces occasions. Il venait d'être renvoyé à la porte du duc de Villars, lorsque Piron arriva chez ce seigneur. « Qu'est-ce qu'un abbé Souchay, qui demande à être reçu à l'Académie, a écrit ?

i. Amsterdam (Paris), 1747, in-12. Réimpression àtBayU en petit ou Anaio* mie de ses ouvrages et des Entreliens sur la raison, du même aatcur.

NOUVELLES LITTÉRAIRES. 83

dit le duc au poète. Son nom à votre porte, » répliqua Piron. M. de Saint-Marc vient de nous donner une nouvelle et belle édition du texte et des commentaires avec quelques addi- tions. Comme le commentaire de Brossette est fort répandu, je suppose que vous Tavez vu ; ainsi je vais rédiger tout ce que les deux autres, moins connus, renferment de particulier et d*agréable.

Au rapport de Despréaux, M™* de La Fayette comparait un traducteur à un laquais que sa maîtresse envoie faire un com- pliment à quelqu'un. Ce que sa maltresse lui aura dit en termes polis, il va le rendre grossièrement, il l'estropie.

Despréaux, pressé par une dame de faire un quatrain sur la conquête de Mons par Louis XIV, imagina ces quatre vers qu'il lui dit :

Mons était, dit-on, pucelle, Qu'un roi gardait avec le dernier soin ; Louis le Grand en eut besoin, Mons se rendit : vous auriez fait comme elle.

Racine et Despréaux ne savaient que parler devers. C'est sur eux qu'est faite la maxime de La Rochefoucauld qui dit: « C'est une grande pauvreté que de n'avoir qu'une sorte d'esprit. » Voici des vers très-agréables qu'on a faits pour être mis au-des- sous du portrait de Despréaux :

Tel fut notre grand satirique. Quiconque à la rime s'applique Doit avoir un portrait si beau^ Et pour mieux se tenir en garde. Écrire au-dessus du tableau : « Rimeur, Despréaux te regarde ! »

Le maréchal de La Feuillade montra un sonnet à Despréaux qui le trouva mauvais : « Vous êtes bien délicat, lui dit La Feuil- lade, de ne pas approuver ce que le roi a trouvé bon. Je ne doute pas, répliqua Despréaux, que le roi ne soit très-expert à prendre des villes et à gagner des batailles, mais avec votre per- mission, je crois me connaître en vers aussi bien que lui. » Là- dessus, le maréchal accourut chez le roi et lui dit d'un air im- pétueux : « Sire, n'admirez-vous pas l'insolence de Despréaux qui dit se connaître en vers un peu mieux que Votre Majesté ?

84 NOUVELLES LITTÉRAIRES.

Oh ! pour cela, répondit le roi, je suis fâché de vous dire qu'il a raison. »

Le prince de Gonti engagea, pour ainsi parler, la querelle des anciens et des modernes en disant : « Si Despréaux ne ré- pond pas à Perrault, j'irai moi-même à l'Académie française, et j'écrirai à sa place : Tu dors, Brutus. » Quoique Dacier fût ido- lâtre des anciens, Despréaux n'en faisait point de cas et disait de lui : « C'est un homme qui fuit les Grâces, et les Grâces le fuient pareillement. » Despréaux disait à M. et M"® Dacier, tous deux traducteurs et tous deux avantageux : « Vous avez beau faire et beau dire, je n'appelle gens d'esprit que ceux qui ont de belles pensées, et non pas ceux qui entendent les belles pensées d'autrui. » Le P. Ferrier, jésuite, ayant été fait confesseur du roi, Despréaux, en l'abordant pour lui faire compliment, lui dit : « Mon Père, je viens vous montrer un spectacle assez nouveau pour vous, ce sont des yeux qui ne vous demandent rien. » Tout le monde allant faire compliment à M. Le Pelletier devenu con- trôleur général, Despréaux lui dit : « Monseigneur, je n'envie de votre nouvelle dignité que l'occasion que vous allez avoir de faire plaisir à bien des gens. » Racine était naturellement railleur et malin ; il poussa un jour si vivement Despréaux, qui avait avancé quelque chose qui n'était pas juste, que celui-ci fut obligé de lui dire : « J'ai tort, monsieur, mais j'aime encore mieux avoir tort que d'avoir aussi orgueilleusement raison que vous l'avez. » G'est un usage en Normandie que les aines ont presque tout le bien de la famille, et qu'il en reste fort peu aux cadets. Despréaux, faisant allusion à cet usage, disait : « Les vers de Thomas Gorneille comparés à ceux de Pierre Corneille font bien voir que le premier n'est qu'un cadet de Nor- mandie. » Despréaux ne mangeait nulle part, pas même chez ses meilleurs amis, sans être prié. Il disait que la fierté du cœur est l'attribut des honnêtes gens, mais que la fierté d'air et de manières ne convenait qu'à des sots. De toutes les épi- grammes que Despréaux avait lues, il n'en estimait aucune autant que celle-ci :

Ci-gît ma femme. Ah I qu'elle est bien Pour son repos et pour le mienl

On remarque comme une chose singulière que Despréaux

NOUVELLES LITTÉRAIRES. 85

naquit dans la même chambre la Satyre Ménippée^ si con- nue sous le nom de Catholicon d'Espagne^ fut composée. Un ecclésiastique de condition, parlant à Despréaux contre la plura- lité des bénéfices, lui dit que s'il en avait un de cinq cents écus il n'en accepterait pas d'autre. Le même hiver, il attrappa trois bénéfices qui faisaient 25,000 francs. « Qu'est devenu, lui dit Despréaux, ce temps d'innocence vous trouviez la multipli- cité des bénéfices si dangereuse? Eh, monsieur, si vous sa- viez combien cela est bon pour vivre ! reprit l'abbé. Je ne doute pas que cela ne soit pas bon pour vivre, repartit Des- préaux, mais pour mourir, monsieur l'abbé, pour mourir.... » Lorsque Despréaux fut reçu à l'Académie française, il fit un assez mauvais discours qui occasionna l'épigramme suivante :

Boileau nous dit dans son écrit Qu'il n'est pas pour réloquence; Il ne dit pas ce qu'il en pense, Mais je pense ce qu'il en dit.

Despréaux disait d'un homme qui parlait lentement que les oui et les non étaient des périodes dans sa bouche. Le maréchal de Grammont prétendait que Boileau n'avait jamais rien dit de plus joli en sa vie. Gomme Despréaux faisait les vers avec beau- coup de difficulté et qui sentent un peu le travail, l'ingénieux Chapelle lui disait : « Tu es un bœuf qui fait bien son sillon. » Un poète peu connu, appelé Robin, a fait l'épigramme que vous allez lire :

Un critique fameux qu'on appelait Boileau,

Sur le droit qu'il avait de boire en l'Hippocrène

Comme dans les eaux de la Seine,

Repose avec sa muse au fond de ce tombeau.

Mais quand mes vœux pourraient le placer près des anges

En disant pour son âme un seul De Profundis^

Passant, que ferait-il étant en Paradis

l'on n'est occupé qu'à chanter des louanges?

Vous connaissez, madame, la Théodicée; Leibnitz y a éta- bli l'optimisme. Ge grand philosophe prétend que, dans la créa- lion de cet univers. Dieu a fait de son mieux, qu'il ne pouvait pas faire autrement, n'y ayant pas d'apparence que sa bonté tou-

€6 NOUVELLES LITTÉRAIRES.

jours portée au mieux, et sa sagesse parfaitement instruite de ce mieux, lui eussent permis de choisir le moins bien en concur- rence du meilleur. Newton et Clarke attaquèrent ce système ; ils prétendaient prouver que l'optimisme réglait Dieu comme un automate, et qu'il ne pouvait faire que le monde existant. Ils soutinrent qu'un monde serait plus parfait que celui qui existe. Leibnitz répondit à tout cela de son mieux, et le démêlé n'eut pas alors d'autres suites.

L'illustre Anglais, M. Pope, a renouvelé fortement et agréa- blement ce système dans son Essai sur Vhomme. Ce grand poëte y soutient, quoique en termes couverts, que le monde est sorti des mains de Dieu tel qu'il est, que le désordre qui y règne est un ordre réel, que l' amour-propre, l'état d'innocence et le péché originel sont des chimères. Cet ouvrage que l'abbé du Resnel nous avait rendu en assez bons vers, était depuis long- temps sans scandale dans les mains de tout le monde, lorsqu'un écrivain enthousiaste est venu sonner l'alarme par trois lettres très-vives : la première est employée à développer la doctrine de Pope, et cela avec adresse; la seconde à prouver la confor- mité de cette doctrine avec celle des plus fameux incrédules. Voltaire, Bayle, Spinosa, et, à peu de chose près, l'agresseur a encore raison en ce point ; la troisième devait avoir, ce semble, pour objet de combattre la doctrine attaquée : cela était difficile et on a mieux aimé se livrer à l'aigreur théologique. C'est mal servir sa cause que d'agir ainsi : a Qui se fâche, disait autrefois Voltaire, a l'air de n'avoir pas raison. »

Les comédiens français ont donné trois nouvelles pièces; en voici l'idée :

Numa Pompilius avait fait croire aux Romains qu'il était en commerce avec la nymphe Égérie, et que cette déesse lui dic- tait les lois qu'il publiait. M. de Saint-Foix, auteur de deux pe- tites pièces qui ont réussi, ï Oracle et les Grâces^ a voulu mettre ce trait d'histoire en action et en faire une comédie en

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un acte *. Le public s'imaginait que l'auteur, qui a assez d'in- vention, trouverait le secret d'égayer le sujet. Dans la première scène, Numa ordonne à un de ses confidents, qu'il a fait dé- guiser sous la forme de grand prêtre, de découvrir par le moyen de Camille, aimée de ce confident, si Égérie est bien persuadée de sa divinité et si elle n'a pas quelque passion dans le cœur. Égérie, cette prétendue déesse, avoue à Camille, sa confidente, qu'elle est lassée de sa divinité, dont elle doute beaucoup, et qu'elle n'est pas insensible aux hommages d'un berger aimable qui vient lui offrir régulièrement de l'encens et des fleurs. Ce berger parait dans l'instant ; Camille exhorte la déesse à décou- vrir son amour. Elle répond qu'elle ne pourra jamais s'y ré- soudre. Camille résiste et soutient qu'une déesse, fût-elle plus belle que Vénus, est obligée de faire quelques avances, et qu'il suffit de mettre dans ses discours quelque dignité. Après ce con- seil, Camille se retire. Égérie et le berger ont une conversation froide et languissante : Égérie craint d'en dire trop, et le ber- ger de manquer de respect. Camille, qui est allée rendre compte à Numa de ce qui se passe, vient retrouver Égérie, qui se plaint de la froideur du berger. Camille l'engage à retourner dans son temple le berger s'est allé prosterner. Numa arrive avec le faux prêtre, et il lui apprend, ainsi qu'à Camille, qu'Égérie est sa fille et non une déesse, et que le berger qu'elle aime est le fils de Rémus, qu'il va les unir, et déclare Tullus, c'est le nom de ce prince, son successeur à la couronne. Égérie revient avec Tullus, et la pièce finit par le double mariage de Tullus et d'Égérie, et du prétendu grand prêtre et de Camille. Celte pièce a deux défauts essentiels : de manquer d'action et de vraisemblance; d'ailleurs le dialogue est si froid que le public lui a défendu de reparaître.

La seconde pièce est intitulée r École amoureuse^ comédie en un acte et en vers. C'est un tableau plein de délicatesse et dans le vrai goût de l'Albane. Julie, jeune, belle et riche, ne veut écouter aucun amant, ni même entendre parler d'amour. Pour vivre plus à son gré elle se retire à la campagne, trois amies la vont visiter; une des trois a un frère idolâtre

1. Imprimée dans les OEuvree de théâtre de Tautear (Paris 1772, 4 vol. iD-12), sous le titre de Égérie,

2. Imprimée sous le titre de Julie, ou VBewreuse Épreuve,

88 NOUVELLES LITTÉRAIRES.

de Julie. On imagine, pour égayer la belle solitaire, de prendre des habits d'homme et de lui parler conformément à ce dégui- sement. Lucile, pour placer son frère, refuse cette partie et le fait accepter comme une amie à laquelle elle est extraor- dinairement attachée. Julie doit donner un prix à celle qui s'acquittera le mieux de son rôle et qui lui parlera d'amour le moins ennuyeusement.

Celle qui commence parle d'amour d'un ton précieux et avec une affectation qui révolte Julie. La seconde s'avance vers Julie d'un air vif et coquet, et parle le langage d'un petit-maître; Julie sourit simplement et adresse poliment la parole à l'étrangère dont l'embarras est inexplicable. Julie la rassure. Alors cet amant dé- guisé s'exprime comme il pense ; il peint l'amour qu'il ressent avec toute la vivacité et toute la décence qui conviennent à un cœur véritablement touché. L'espérance, la crainte, le désir déplaire, l'animent tour à tour; il prend successivement tous les tons du sentiment. Julie ne s'intéresse pas seulement à ses discours, elle lui répond avec feu, et convient qu'on ne peut parler de tendresse à la femme la plus indifférente sans lui causer d'é- motion. L'intérêt redouble de part et d'autre ; Julie s'attendrit par degrés et donne le prix qui a été proposé à l'aimable étran- gère. C'est le moment de se déclarer. L'amant en profite et se jette aux genoux de Julie en lui demandant un plaisir plus flatteur. Julie, étonnée, accorde son cœur et sa main à celui qu'elle reconnaît pour son vainqueur. Cette pièce a été fort applaudie et a fait plaisir parce que tout se passe en action, et que le spectateur a sous les yeux un tableau fort bien dessiné; l'ou- vrage est faiblement écrit, mais la pièce a été parfaitement jouée.

La troisième est intitulée Aphos] c'est une pièce allégorique en vers et en un acte, dont le but est de prouver qu'il n'y a pas de plaisir sans sentiment. Junon , détestant les dé- sordres que les dieux commettent, dans le ciel , descend sur la terre pour chercher l'Amour qui tâche d'y réformer les abus qu'on fait de son pouvoir, surtout en France les amants veulent triompher aussi rapidement que les guerriers. Junon et l'Amour commencent par se plaindre : la première, des débauches qui se commettent dans l'Olympe, et l'Amour, du mauvais exemple que les dieux donnent à la terre.

NOUVELLES LITTÉRAIRES.' 89

lis débitent l'un et l'autre plusieurs épigranfimes très-saillantes et conformes au sujet; ensuite Junon dit à l'Amour qu'elle a éloigné Hébé des dieux, qui auraient pu la séduire, et qu'elle lui a donné du goût pour le Sentiment, auquel elle la veut unir. L'Amour rit du projet de Junon, en disant que le Sentiment ne suffit pas à une déesse jeune et jolie, et qu'elle connaîtra le Plaisir avant le Sentiment. Hébé ne tarde pas à paraître et à se plaindre de l'ennui que lui cause le Sentiment, qui paraît et est congédié sous quelque prétexte. Dans cet intervalle le Plaisir paraît. Hébé, sans le connaître, veut le fuir, mais un charme secret l'arrête et la rend attentive à ses discours. La conver- sation du Plaisir est vive et piquante, celle du Sentiment est froide et languissante. Comment Hébé ne préférerait-elle pas l'un à l'autre? le Plaisir s'aperçoit de sa conquête et presse Hébé de répondre à sa passion ; elle lui avoue qu'elle ne le hait point; cela ne suffit pas au Plaisir, qui veut absolument lui baiser la main ; c'est le fruit défendu. Hébé, après bien des façons, ac- corde enfin cette faveur tant désirée par le Plaisir, qui quitte sa conquête sur-le-champ et fort brusquement. Hébé se désole et se repent d'avoir quitté le Sentiment, qui paraît alors. Dès qu'elle l'aperçoit, elle tâche de se remettre de son trouble et reçoit avec plein de tendresse l'amant qu'elle doit épouser par ordre de Junon. Le Sentiment, lui expose la. crainte quil a de son inconstance, et dit qu'il a vu en songe un rival odieux qui lui baisait la main. Hébé demeure interdite d'abord, puis elle querelle le Sentiment de donner dans ces visions. Le Sentiment tâche de se justifier et paraît plus tendre que jamais. Hébé en est touchée, et le Sentiment sort pour presser Junon de ne plus retarder son bonheur. Le Plaisir reparaît alors; nouvel em- barras pour Hébé qui lui fait les plus vifs reproches. Le Plaisir n'a jamais tort, et il rebaise la main d'Hébé. Le Sentiment, qui a obtenu de Junon ce qu'il souhaitait, revient avec cette déesse et avec l'Amour qui doit les unir. Le Plaisir est aux genoux d'Hébé, jouissant de toute sa main. Junon et le Sentiment sont pétrifiés, l'Amour se moque de la crédulité de Junon. Cependant il offre de raccommoder le Sentiment et Hébé. Alors Mercure descend du ciel et apporte les ordres du Destin, qui a décidé qu'Aphos, qui était avant la révolte des Titans tout à la fois le dieu du sen- timent et du plaisir, et qui avait été divisé en deux par les

90 NOUVELLES LITTÉRAIRES.

géants rentrera dans ses droits, et qu'à l'avenir le Sentiment et le Plaisir ne feront qu'un. Junon et l'Amour disent qu'il faut se conformer à l'arrêt du Destin et marier Aphos avec Hébé, ce qui termine la pièce. Cette pièce a reçu des éloges infinis. Nous n'aimons pas cependant les pièces allégoriques, et encore moins les dieux sur le théâtre de comédie ; on les renvoie à l'Opéra. Cependant l'élégance, l'esprit, le feu, et l'espèce de jouissance du Plaisir, qui triomphe d'Hébé, ont aussi triomphé de notre répugnance pour ce genre. Bien des spectateurs préfèrent V École amoureuse à Aphos^ mais ce ne sont pas les plus éclairés. Le sujet de V École amoureuse ^si naturel et théâtral, le sujet A' Aphos est métaphysique et demande beaucoup d'attention; il y a des gens que cette attention fatigue. Si t École amoureuse a plus de succès aux représentations, ce qui n'est pas encore décidé, il est toujours certain que la lecture d! Aphos fera plus de plaisir.

VI

Vous connaissez les grâces touchantes et naturelles de M™*^ Deshoulières; on vient d'imprimer un assez grand nombre de ses poésies qui n'avaient pas vu le jour ; on n'a pas donné tout ce qu'on a trouvé d'ouvrages posthumes, on a choisi, et, à ce qu'il me paraît, assez heureusement *. L'éditeur a accom- pagné son présent d'une vie de la dame, vous ne trouverez que des faits ennuyeux et mal exprimés. S'il y a quelque chose de curieux dans cette préface historique, c'est l'aventure que je vais transcrire.

M"» Deshoulières étant allée voir une de ses amies à la campagne, on lui dit qu'un fantôme avait coutume de se pro- mener toutes les nuits dans l'un des appartements du château, et que depuis bien du temps personne n'osait y habiter. Gomme elle n'était ni superstitieuse, ni crédule, elle eut la curiosité,

1. OEuvres complètes de M"^* et if"** Deshoulières, Nouvelle édition augmentée de leur éloge historiçMe (par de Chambors). Paris, 1747, 2 vol. in-12.

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quoique grosse alors, de s'en convaincre par elle-même, et voulut absolument coucher dans cet appartement. L'aven- ture était assez téméraire et délicate à tenter pour une femme jeune et aimable. Au milieu de la nuit, elle entendit ou- vrir sa porte; elle parla, mais le spectre ne lui répondit rien; il marchait pesamment et s'avançait en poussant des gémisse- ments. Une table qui était au pied du lit fut renversée et les rideaux s'entrouvrirent avec bruit; un moment après, le gué- ridon qui était dans la ruelle fut culbuté, et le fantôme s'ap- procha de la dame. Elle, de son côté, peu troublée, allongeait les deux mains pour sentir s'il avait une foime palpable; en tâton- nant ainsi, elle lui saisit les deux oreilles sans qu'il y fît grand obstacle. Ces oreilles était longues et velues, et lui donnaient beaucoup à penser. Elle n'osait retirer une de ses mains pour toucher le reste du corps, de peur qu'il ne lui échappât, et pour ne point perdre le fruit de ses travaux elle persista jusqu'à l'aurore dans cette pénible attitude. Enlin, au point du jour, elle reconnut l'auteur de tant d'alarmes pour un gros chien assez pacifique, qui, n'aimant point à coucher à l'air, avait, coutume de venir chercher de l'abri dans ce lieu, dont la serrure ne fer- mait pas. Le lendemain, elle railla de leurs frayeurs ses hôtes étonnés de sa bravoure.

Nous venons de recevoir de Hollande un ouvrage intitulé Direction pour la conscience dun Roi *. C'est le détail de toutes les fautes que peut faire un monarque dans le gouver- nement de ses États et la conduite de son peuple. Cet ouvrage, qui est encore peu connu, ne peut manquer de faire beaucoup de bruit. On l'attribue à l'illustre auteur du Télémaque^ et on prétend qu'il a été fait pour le duc de Bourgogne. La morale de I ouvrage me ferait croire qu'il est de M. de Fénelon, le style m'en ferait douter; ce sont ses principes, mais ce n'est pas son langage. Ce livre n'est pourtant pas mal écrit ; on y trouve de l'exactitude et du naturel, mais point de celte élégance qui caractérise cette plume célèbre. On a jeté à la fin de cette bro- chure un morceau de politique qui est de main de maître.

Le roi, pour embellir sa maison de Choisy, a ordonné

i. Destiné d'abord à Tédition de Télémaque, publiée en i73i par le marquis de Fénelon, neveu de Tauteur, V Examen de conscience pour un roi (c'est le titre primitif) parut en 1747, in-l2, sous la rubrique de Londres.

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onze tableaux d'histoire aux meilleurs peintres de son royaume. Chaque artiste a été le maître de choisir son sujet, et on lui a payé son travail d'une bourse de jetons ou d'une médaille de la valeur de deux cents livres à son choix. C'est peu pour un grand roi et trop pour les artistes qui ont très-mal répondu au choix du prince et mal soutenu l'honneur de notre école. Ces tableaux ont été exposés au Louvre. Voici le jugement qu'en a porté l'abbé Le Blanc dans son ouvrage imprimé *.

Le premier tableau est de Restout. Il représente Alexandre guiy après avoir bu le breuvage qui lui a été préparé par Phi- lippe^ son médecin^ lui donne à lire la lettre dans laquelle on lui marque que son médecin voulait l'empoisonner. Le très- beau côté de ce tableau est l'ensemble; toutes les parties con- courent parfaitement au but général. Il manque de la noblesse à la figure principale : Alexandre a l'air d'un Lazare qui res- suscite.

Le second tableau, qui est de Van Loo, représente Silène^ nourricier et compagnon de Bacchus. Le coloris du tableau est parfait, chose remarquable dans un temps cette partie est un peu négligée en France : on a trouvé trop blanches les chairs de Silène.

Le troisième tableau, qui est de Dumont, représente Mutius Scœvola qui se brûle le poing pour avoir tué le secrétaire de Porsenna au lieu de Porsenna même. Scœvola a une attitude peu naturelle. Le roi est représenté un diadème sur la tète, ce qui est très-mal entendu, parce que, en ce cas, le Romain n'a pas pu se tromper. La figure du secrétaire est admirable, et les figures si bien disposées que leur multitude ne cause point de confusion.

Le quatrième tableau, qui est de Boucher, représente Ju- piter changé en taureau^ portant sur son dos Europe qu*il en-- lève par surprise. Il n'y a rien de plus élégant, de plus gra- cieux, de plus voluptueux que cette composition. En général, son coloris n'est pas beau, et la couleur de rose y domine trop.

i. Voir dans le livret du Salon de 1747 une longue description de ces tableaux exposés dans la Galerie d*Âpollon. La Lettre (de Tabbc Le Blanc) sur VexposUion des ouvrages de peinture, de sculpture, etc. {de Vannée 4747), in-12, est ornée d*an frontispice gravé par Le Bas d*après un dessin de Boucher.

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Le cinquième tableau, qui est de Natoire, est tiré d'Ana- créon; c'est une Fête de Bacchus. La perspective aérienne y est parfaite, et toutes les figures ont une âme infinie. La ter- rasse de la colline d'où Ton voit Bacchus descendre est trop grise et trop nue.

Le sixième tableau, qui est de Pierre, représente Artnide quiy voyant r armée des Sarrasins défaite et craignant de tom- ber entre les mains de Renaud^ s éloigne et tire de son car- quois une flèche pour se tuer. Renaud survient et C arrête.